Ce programme comporte deux composantes :
L’étude des manuels scolaires comme porteurs de dynamiques sociétales ;
L‘étude des discours coloniaux.
Paul Pandolfi, Paul Siblot
La radicalité et la conflictualité de la relation coloniale confèrent une intensité particulière aux rapports à l’altérité et marquent ce contexte par des figures exacerbées de la dialectique du même et de l’autre. L’analyse des discours développés dans ce cadre, qui fut de confrontation, mais aussi de contacts, d’échanges, de compréhension et parfois d’élaboration communes, dépasse toutefois le seul intérêt historique. Du fait des migrations de populations et de la circulation des personnes, les sociétés actuelles en redécouvrent pour partie, en leur propre sein, la problématique de confrontations sociales et culturelles qui fut celle des sociétés coloniales. Le corpus des discours tenus dans ces dernières offre un échantillon remarquable de représentations prototypiques de soi et des autres, de configurations complexes en situation d’interculturalité, susceptibles d’éclairer utilement les situations contemporaines.
La réflexion sur ce champ a d’abord été engagée dans le cadre d’un séminaire pluridisciplinaire consacré aux Catégorisations et stéréotypisations de l’altérité dans les discours coloniaux. Un ouvrage, Stéréotypes coloniaux, actuellement sous presse rend compte de ces travaux ; il paraîtra à la rentrée 2009. Cette première approche a permis d’ouvrir la plate-forme de recherches « Altérités culturelles » de la MSH-M, et à l’intérieur de celui-ci le programme « Les Autres en contexte colonial et post colonial ». C’est là que s’est inscrit le séminaire sur les Manuels scolaires de l’époque coloniale (2008-2009) qui trouve son aboutissement dans l’atelier Manuels scolaires, discours coloniaux et postcoloniaux, du colloque « Échanges humains et culturels en Méditerranée dans les manuels scolaires ». Sa problématique est la suivante :
Le manuel scolaire est un discours social particulier, assujetti aux tutelles hiérarchiques et aux contraintes d’un discours légitime. Que son cadre soit colonial ou national, il a en général mission d’enseigner, au nom de « valeurs » transcendantes et de préceptes universalistes, des références identitaires particulières, certaines représentations des rapports sociaux et des relations aux « autres », ceci afin d’inculquer des comportements conformes. Cette fonction idéologique fait l’intérêt de son analyse en même temps que sa difficulté. Pour éviter le constat des évidences premières, on souhaite que les communications s’efforcent de caractériser ce genre discursif, de comprendre comment il aménage, déplace, recompose, oublie ou accentue certaines composantes en fonction du contexte, des visées, des publics, de l’évolution historique. Comment il gère son implication dans les formations discursives dont il relève. C’est pourquoi il est demandé aux communicants :
d’identifier le domaine de leur réflexion, d’expliciter et de problématiser l’objet de leur étude ;
de spécifier le cadre méthodologique et le corpus sur lequel ils prennent appui ;
d’indiquer le ou les secteurs disciplinaires concernés, de situer leur démarche dans la dynamique et la bibliographie des travaux scientifiques actuels ;
d’indiquer l’apport escompté en matière de connaissance.
Dans ces manuels, les représentations multiples et diversifiées de l’altérité demandent des approches aussi serrées que possible. Outre les interrogations classiques dans l’étude des manuels, tel le rapport aux « savoirs savants » de l’époque, on attend que les interventions s’intéressent à certaines des interrogations qui suivent :
Relations avec les institutions scolaires, nationales et/ou coloniales
Quels rapports avec les programmes et instructions officielles ? Quelles politiques publiques ? Quels débouchés ? Quels élèves veut-on former ? Pour quels projets sociétaux ? Vers quel avenir, commun ou séparé ? Avec quels imaginaires ? Quelles utopies ? Quels « métissages » ?
Quels rapports avec les autres matériaux éducatifs d’accompagnement (livres de prix, livres de jeunesse, images, autres supports ou objets…) ?
Comparaisons entre manuels
Quels recoupements, quelles différences entre les manuels coloniaux et nationaux ?
Existe-t-il des écarts entre les manuels à l’intention de la « métropole » et ceux pour les colonies ?
Comment sont traités les publics scolaires (français, européens, indigènes, autres) ?
Genre discursif, stratégies discursives, rapports aux formations discursives.
Comment les contradictions entre les principes transcendants et les réalités politiques sont-elles gérées ? Quelles euphémisations, quelles censures ?
Quels sont les statuts des religions, des langues, des histoires et des cultures régionales, nationales, impériales ?
Quelles inscriptions dans les univers « méditerranéen, occidental, arabo-musulman, chrétien, athée, africain, mondial, national, tiers-mondiste… ? Leurs rapports ?
Existe-t-il un « espace méditerranéen » ? Lequel ?
Quelles identités collectives ? Quelles consciences individuelles ? Rapports entre les« communautés » ethniques, religieuses, culturelles, linguistiques… ? Comment les « dominés » sont-ils présents dans le discours des « dominants » ?
Quelles sont les figures exemplaires mises en avant ? Qu’incarnent-elles ? Quels sont les contre-exemples ?
Quels dialogismes ? Quels contre-discours ? Quelles polémiques ? Quels compromis ?
Quelles évolutions au fil de l’histoire ?
Quels courants pédagogiques, idéologiques, scientifiques, politiques sous-jacents ?
Les travaux conduits dans le projet Les Autres en contexte colonial et post colonial se prolongeront sous la forme de programmes distincts. D’une part dans celui du séminaire pluridisciplinaire consacré aux Discours et contre-discours coloniaux. D’autre part, dans les travaux sur les Dynamiques sociétales des manuels scolaires d’autre part. Les interventions relatives aux manuels coloniaux seront inscrites de façon conjointe dans ces deux séminaires ; elles maintiendront un lien entre les deux secteurs issus du cadre initial commun. Pour l’année universitaire 2009 – 2010, la thématique du séminaire pluridisciplinaire Discours et contre-discours coloniaux a été choisie de façon suffisamment large pour couvrir l’ensemble des secteurs concernés. Elle dessine une orientation dont on espère qu’elle pourra, au regard des recherches produites, offrir une perspective durable au travail collectif. On sait les polémiques violentes soulevées par les histoires coloniales et les querelles mémorielles, qui ont débordé l’espace policé des échanges universitaires pour donner matière à des instrumentalisations politiques et devenir l’objet d’un marketing médiatique et éditorial (les ouvrages sur ces questions parus depuis 2000 avoisinent la centaine, sans compter les articles scientifiques ou journalistiques). Intervenir dans un tel contexte impose une exigence épistémologique et une vigilance déontologique particulières. Il invite à se garder des idées reçues et des problématiques sommaires qui sévissent, dont les notions de « repentance » ou de « colonisation positive » sont des illustrations caricaturales. On entend poursuivre l’analyse de ce champ de discours par une appréhension de la formation discursive coloniale dans son ensemble. Et par la prise en considération des points de vue différents, déviants, contestataires qui contredisent le propos dominant. Ceux bien sûr des anticolonistes du début du XIXe, ou des anticolonialistes du XXe, mais également au sein du discours colonial, de ceux par exemple des « indigénophiles » ou des « libéraux », qui espèrent faire prévaloir des principes humanistes et républicains à l’encontre d’une réalité socio-politique qui les bafoue. Ou bien encore ceux des indépendantistes, dont les récusations de l’ordre colonial n’échappent pas à l’aporie de reprendre à leur compte les argumentaires du nationalisme étendu au-delà de ses frontières que constitue l’entreprise impériale. Il s’agit, par l’étude de ces configurations discursives complexes, de soustraire l’intelligence des rapports du soi aux autres aux visions manichéennes, de repérer les ambiguïtés, les contradictions, les paradoxes qui tissent la plupart des discours tenus aux temps colonial et postcolonial. Il s’agit de mettre à jour et de caractériser l’interdiscours sous-jacent à l’ensemble des prises de parole, d’identifier les relations dialogiques qui les sous-tendent. Il s’agit de sortir de l’oubli les cheminements individuels qui, à la marge des systèmes communautaires, sortent des sentiers battus pour explorer des voies originales. À défaut d’atteindre leur objectif, ces entreprises témoignent qu’il y eut des pensées autres que conformes, des relations autres que celles d’une binaire trop schématique entre colonisateur et colonisé. C’est ce qu’entend viser le séminaire 2009 – 2010 : Ambiguïtés, contradictions, contestations : redécouverte de la complexité
Pierre Boutan, Michèle Verdelhan
Considérant que les manuels sont vecteurs de savoirs et de représentations d’ordre pédagogique, idéologique et culturel, comment promouvoir par ces outils de meilleures capacités de compréhension des sociétés et d’échanges humains et culturels ? Le manuel scolaire, moyen d’enseignement encore incontournable dans la plupart des disciplines, est un élément important pour la construction des savoirs et des représentations chez les élèves et chez les enseignants. Il relève d’une culture pédagogique propre à chaque pays, et cette culture-là n’est pas indépendante des autres domaines culturels. Il est de plus soumis à des contraintes diverses et éventuellement contradictoires, liées entre autres à ses conditions de production, de diffusion et d’usage, qu’il est toujours nécessaire de prendre en compte. C’est de fait un vecteur de l’intégration scolaire et aussi sociale. C’est pourquoi le manuel est porteur d’enjeux lourds et divers, qui en font d’ailleurs une cible privilégiée de contestation dans certaines périodes et dans certains lieux (à l’intérieur d’un pays donné ou entre des pays différents). Un séminaire annuel traitera d’un aspect particulier de ces enjeux.
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