Introduction scientifique


Introduction scientifique

L’approche lexicale constitue une entrée en matière qui garantit la mise en perspective pragmatique du sujet traité. Le CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) définit l’oubli comme un « phénomène complexe, à la fois psychologique et biologique, normal ou pathologique (dans ce cas, relevant de l’amnésie) qui se traduit par la perte progressive ou immédiate, momentanée ou définitive du souvenir », ou encore comme une « absence ou disparition de souvenirs dans la mémoire individuelle ou collective ». Le champ sémantique populairement associé à l’oubli (« perte », « absence », « disparition ») se veut donc privatif. En comparaison, la mémoire est définie comme la « faculté comparable à un champ mental dans lequel les souvenirs, proches ou lointains, sont enregistrés, conservés et restitués ». Pour pallier la destruction, elle apparaît dès lors comme éminemment positive, mettant l’accent sur l’importance d’une « conservation » qui assure la pérennité, synonyme d’immortalité sans aucun doute illusoire.

Les résistances face à l’oubli se manifestent dans le désir humain d’instaurer des systèmes visant à perpétuer le souvenir. Comme l’expose Temenuzkha Dimova dans son article, ce phénomène très ancien pouvait s’appuyer sur un pragmatisme organique : la mémoire prend ici les mains comme support, dévoilant son organicité intrinsèque. La démarche historique, épistémologiquement opposée à l’oubli, propose selon les expressions de Walter Benjamin de reconstruire un passé « mort », afin de le « réactiver ». Les traces laissées par les civilisations et les sociétés passées, qu’elles soient visuelles ou textuelles, portent en elles-mêmes le souvenir de ces sociétés. La mise au jour de ces traces présente un double processus : celui de la conservation (dont les modalités conditionnent la réception dans le présent) et paradoxalement celui de la destruction (certaines traces devant disparaître afin d’en laisser apparaître de nouvelles). Le processus mémoriel, dans sa construction comme dans sa déconstruction, ne peut s’établir sans une validation éthique de la collectivité, passant par une acceptation individuelle du phénomène. Claire Camberlein nous explique parfaitement comment la conservation d’objets peut répondre à une construction identitaire propre aux civilisations qui oscille entre volonté de remémoration, par la détention d’objets rares, et d’oblitération de ces traces afin de permettre la constitution d’une communauté nouvelle autour de ses propres souvenirs.

Par ailleurs, s’il nous semble évident d’associer l’apprentissage à la mémoire, la démarche d’oubli qu’un tel processus nécessite l’est beaucoup moins. Pourtant, l’élaboration du savoir n’est possible qu’à condition d’oublier, ne serait-ce qu’un instant, le corps qui nous tient dans l’« ici et maintenant ». À cet endroit, l’homme qui parle projette et représente, articule un ensemble de références renvoyant les unes aux autres pour tisser la cohérence d’un monde qui se rappelle à lui-même. Se raconter ou écrire l’Autre pose le point de butée de cette cohérence dans une mise en dialogue de l’identité et de l’origine. La trace, comme moyen et comme fin d’une quête qui saisit l’être et la civilisation, renvoie alors vers le témoin comme tiers dont l’art joue et se joue en cultivant l’illusion. Alors, à la dialectique mémoire-oubli s’associent celles qui lient corps et esprit, soi et autre, individuel et collectif, présence et absence ou encore savoir et ignorance.

L’interprétation des manifestations de l’oubli et de la mémoire se nuance, mettant en exergue l’ambivalence des réactions qu’ils suscitent. Entre rejet et adéquation, rupture et continuité, la dichotomie tend à se résoudre, si ce n’est à s’invalider. La parodie, telle que la présente Stéphane Pouyaud, met en avant un modèle sur lequel elle s’appuie et s’affirme, par le même biais, dans toute sa nouveauté ; élaborant une esthétique originale. La parodie légitime alors l’oubli tout en tenant en respect le support sur lequel elle s’origine. De même, « l’atavisme » est présenté, dans l’article de Célia Clermont, comme l’un des termes clés afin de résoudre l’ambivalence de la révélation d’une présence circonscrite par l’oubli (volontaire ou involontaire). La constitution d’une mémoire comme réinvention du passé s’affirme dans le roman familial : l’oubli est alors ce qui permet une distanciation nécessaire et présente un caractère salutaire.

Dans le champ du politique, celui-ci en devient même une vertu synonyme de clémence. Pourtant là aussi, l’oubli peut déboucher sur la mise en lumière et permettre finalement la réminiscence du moment que l’on souhaitait oblitérer. Ainsi, Tiphaine Pocquet a su révéler comment l’écriture de Corneille, en manipulant par pertes et ajouts l’histoire antique connue des lecteurs et des spectateurs, met en exergue la nécessité de l’oubli en politique, notamment dans le contexte douloureux faisant suite aux guerres de religion. Cette volonté individuelle du souverain qui oriente la mémoire collective, celle de son peuple et de sa nation, est à mettre en lien avec la volonté de puissance propre à la philosophie nietzschéenne qui s’exerce dans ces domaines. La complexe évolution de la pensée de Nietzche, depuis l’élaboration d’une théorie de la mémoire organique à celle d’un oubli transcendantal permettant à la volonté de puissance de s’épanouir, nous est excellemment expliquée par Arnaud Sorosina. Enfin c’est à Diana Napoli, qui avait ouvert les journées du colloque, qu’il appartient cette fois de clore la réflexion : son article dévoile de manière exemplaire la résolution de la dichotomie que l’on pensait inhérente aux deux notions, résolution qui trouve son écho dans celle liant le passé au présent et sur laquelle se fonde la démarche historique. Ainsi toutes les contributions - laissant bien souvent place à la transdisciplinarité et à des objets d’études variés (des ruines d’Azoria au Moïse de Freud) - semblent avoir déterminé à quel niveau se jouait le renouvellement sémantique des notions de « mémoire » et d’« oubli » : dans la prise de conscience progressive de leur corrélation dans l’élaboration d’une identité, d’une individualité et d’une collectivité. Plus que l’image du palimpseste, connue mais peut-être imparfaite, c’est encore celle du remploi qui nous semble plus adéquate. Le remploi consiste à réutiliser des matériaux antiques lors de la période médiévale pour construire de nouveaux bâtiments. Les deux temporalités passée et présente sont bel et bien inhérentes à cette nouvelle création, édifiée à partir d’objets qui portent en eux-mêmes la réminiscence du passé –un passé qui n’est jamais perdu mais toujours difficile à désigner. Cette nouvelle construction sera conduite à subir le même traitement : sa destruction n’oblitérant jamais le passé de son existence qu’elle met en avant. Si le terme de remploi semble efficient pour désigner l’objet sur lequel porte la mémoire-oublieuse ou l’oubli-rémanent, l’on peut se demander dans quelle mesure celui d’uchronie pourrait servir à désigner, parfois, ces notions en tant que processus.

 

© MSH-M 2006-2017
Doctorales. Revue LLA-SHS des étudiants des ED58 & ED60 de Montpellier
Doctorales est soutenue et hébergée par la Maison des Sciences de l'Homme de Montpellier
Site conçu par la MSH-M
17 rue Abbé-de-l'Épée — 34090 Montpellier — France
msh-m.fr - contact@msh-m.org
Accueil de la MSH-M