Le Style Nervèze, langue des passions et langue de cour

Par Adrienne Petit, ED « Concepts et Langages », EA 4509 « Sens Texte Informatique Histoire », Université Paris-Sorbonne.

Résumé : À la charnière du XVIe et du XVIIe siècles, alors que la question passionnelle investit tous les domaines de la vie sociale et culturelle, apparaît un genre narratif qui lui accorde une place sans précédent. Le roman sentimental se caractérise par une langue, rhétorique et fleurie, passée à la postérité sous le nom de « style Nervèze », du nom du maître du genre, Antoine de Nervèze. Cette prose à la syntaxe sinueuse, qui fait foisonner les discours oratoires – déplorations comme harangues – et les figures de style, est au service de l’expression des mouvements de l’âme et du movere. Le très grand nombre de morceaux insérés – poèmes ou lettres –, qui font des romans sentimentaux des manuels de bien-dire à part entière, souligne la dimension mondaine de ces fictions. Dès lors, comment comprendre que le véhicule langagier des passions soit dans le même temps l’instrument de leur régulation, permettant de les inscrire dans l’espace de la politesse naissante ? Le régime figural de l’expression des affects mais surtout le caractère éminemment topique, pour ne pas dire stéréotypé, du « parler Nervèze » sont autant d’éléments de réponse qui nous invitent à reconsidérer la portée pragmatique de cette luxuriante langue des passions.

Mots-clés : Roman sentimental ; rhétorique des passions ; figures de style ; style fleuri ; manuel de bien-dire ; sociolecte.


À la charnière du XVIe et du XVIIe siècles, « la question passionnelle investit tous les domaines de la vie sociale et culturelle », remarque Frank Greiner dans Les Amours romanesques, avec notamment l’émergence d’une civilité des mœurs, la théologie affective d’un François de Sales, ou encore la publication de traités des passions tels que le Traité de l’essence et guérison de l’amour ou De la mélancolie érotique de Jacques Ferrand, publié en 1610 [1]. Dans cette conjoncture apparaît un genre narratif qui accorde aux passions une place sans précédent et qui reçoit – vraisemblablement dès le début du XIXe siècle [2]– le nom de « roman sentimental ». Consacré par l’ouvrage majeur de G. Reynier [3], le roman sentimental a pour trait distinctif, selon la définition de ce dernier, d’attacher « moins d’importance aux aventures, aux éléments extérieurs de l’action qu’à l’analyse et à l’expression des sentiments [4] ». Si les critiques, après lui, reprennent cette dénomination, il s’agit moins d’un genre à part entière que d’une nébuleuse regroupant des œuvres ressortissant aussi bien à la pastorale, au roman d’aventure, qu’à l’histoire tragique. Ce « genre », tel que l’on va le nommer par défaut, se caractérise non seulement par l’unité thématique et structurelle que relève G. Reynier, mais surtout par une langue particulièrement rhétorique et fleurie qui passera à la postérité sous le nom de « style Nervèze », du nom d’Antoine de Nervèze, maître du genre. Comme le relève R. Zuber, dans un article consacré à la fortune critique de ce dernier, le style Nervèze a été assimilé dès le XVIIe et jusqu’au XXe siècle à « un anti-idéal de toute prose [5] ». J.-M. Adam parle même à son propos « d’une maladie du style », expression qui ne va pas sans faire penser à la définition stoïcienne des passions comme maladies de l’âme. Toutefois cette langue singulière, tant décriée, n’a été que très peu étudiée à ce jour et même le magistral ouvrage de Frank Greiner, Les Amours romanesques de la fin des guerres de religion au temps de « L’Astrée » paru en 2008, ne lui consacre qu’une courte section.

À partir des œuvres d’Antoine de Nervèze, de Nicolas des Escuteaux et de François du Souhait qui constituent, pour filer la métaphore, le cœur du roman sentimental, il s’agira donc d’étudier le « style Nervèze » et de voir en quoi l’enflure rhétorique et discursive tant reprochée au roman sentimental participe de la visée rhétorique du movere. Or, cette langue fleurie, qui nous intéresse ici, possède également une finalité pédagogique et une dimension exemplaire, puisque les romans sentimentaux ont servi en leurs temps de manuel de communication à l’usage du courtisan [6]. À la lumière de cette dimension mondaine, la véhémence passionnelle du style Nervèze et sa force pragmatique sont peut-être à réévaluer.

1. Une langue des passions

La prose du roman sentimental en se concentrant sur l’analyse, et surtout sur l’expression des affects, est assurément une langue des passions. Non seulement parce que nos auteurs tentent de trouver des formes et formules linguistiques propres à traduire les passions dont leurs actants – personnages et narrateurs – sont émus, mais aussi car il s’agit par là de susciter de fortes réactions émotionnelles chez le lecteur [7]. La rhétorique étant pensée, dans une tradition toute cicéronienne, comme l’art de persuader au moyen des passions (de l’orateur et de l’auditoire), nos auteurs puisent abondamment dans l’arsenal oratoire en faisant foisonner figures et discours.

1.1. Les fleurs de rhétorique

La caractéristique du style Nervèze, s’il en est une, est son usage proprement pléthorique des figures de style, qui lui valut de la part de ses détracteurs le reproche d’obscurité, ou pour employer les termes d’époque de « galimatias et de phoebus [8] ». Or, selon la formule de Quintilien dans L’Institution oratoire, la tradition rhétorique voit dans les figures de style « les gestes du langage », c’est-à-dire ce qui donne mouvement et couleur au discours [9]. La profusion des figures fonctionne ainsi comme l’indice de l’engagement affectif du locuteur et inscrit les passions dans le discours. Dans nos textes, en plus de leur traditionnelle fonction ornementale, les figures ont donc une fonction pathétique, entendu dans le sens de ce qui provoque une vive émotion [10]. Cet emploi pathétique de la figure est particulièrement visible dans les monologues – déplorations, plaidoyers ou autres – ainsi que dans les incipit ou excipit, qui selon la conception rhétorique de la prose qui a cours alors, ont les mêmes fonctions que l’exorde et la péroraison, et doivent en premier lieu gagner l’adhésion de l’auditoire en jouant de ses passions. La déploration suivante extraite du roman de Nervèze les Amours de Palmélie et à la tonalité fortement pathétique – au sens, spécifique, cette fois, de ce qui provoque la pitié – est à cet égard particulièrement révélatrice :

« En quel gouffre de miseres me voy-je precipitee ? Quel sanguinaire destin qui (moissonnant les plus agreables fleurs de mon espoir) ne laisse en leur place que des cruelles épines ? De quoy me sert ceste vie, puis qu’elle est stérile de plaisirs, & ne sert que de matiere aux infortunes ? Qu’elle fatalité (avide de mon sang) m’y faict voir à regret le Soleil ? O mort ! qui n’est redoutable qu’à ceux qui sont contents, ne viendras tu point au secours de ceste Demoiselle, que la douleur & son desir t’ont vouée ? viens à moy, doux refuge de mes mal-heurs & ne me refuse point ta secourable rigueur que je reclame avec passion & attents avec impatience. C’est la raison que je meure, Amour, tu le veux bien, puis que tu m’as appris à vivre miserable [11]. »

Dans ce court extrait, on le voit, les figures de style abondent et sont associées à un paroxysme passionnel. On rencontre à la fois des figures de communication telles que l’apostrophe (à la mort et à l’amour) ou l’interrogation oratoire, des figures de diction telles que l’assonance, des figures de construction telles que l’énallage de personne (par laquelle Palmélie parle d’elle-même à la troisième personne), des figures de pensée telles que les périphrases, désignant la vie avec « voir le Soleil » et la mort avec « doux refuge », et surtout de nombreuses métaphores. Or, la métaphore est la figure qui triomphe littéralement dans notre corpus et dont l’emploi voyant et stéréotypé est une caractéristique de la génération 1590-1610 [12]. La très forte présence de ce trope dans nos textes s’explique par la place privilégiée que lui accordent les rhétoriques depuis l’antiquité ainsi que par le pouvoir sensible qu’elles lui confèrent. Figure de la passion par excellence, la métaphore est prisée pour le rapport d’identification qu’elle opère et qui délecte l’esprit, mais surtout pour sa puissance de représentation qui place les objets figurés comme sous les yeux du lecteur, selon la définition qu’en donne Fouquelin dans sa fameuse Rhétorique française de 1555 :

« Par quelles paroles Métaphoriques, nous avons je ne sais quelle cogitation d’un âpre feu et vif brasier étincelant : en sorte que non seulement il nous semble que nous voyons la chose, mais aussi la similitude d’icelle. Par quoi Aristote loue entre toutes les autres, ces Métaphores, lesquelles frappent les yeux […] Mais principalement ce trope plaît, quand quelque sens et mouvement est baillé aux choses inanimées, comme s’ils avaient une âme [13]. »

Nervèze, dans son traité de civilité La Guide du courtisan [14], insiste sur la fonction pathétique de l’allégorie qui, en donnant à voir et en s’adressant aux sens, sait mieux émouvoir et donc persuader l’homme que ne le ferait un simple jeu d’esprit :

« [...] puisqu’il est certain que les objects meuvent les puissances, nous serons plus chatouillez de ce que l’œil voit ; que de ce que l’esprit contemple : de sorte que recevans l’empreinte de ceste beauté mystique par les sens exterieurs, & ces parties inferieures s’accordans aux superieures de l’ame, l’amour qui se formera de ceste impression en sera plus grand & plus fort [...] [15] »

Cette description, aux résonances très néoplatoniciennes, du mécanisme passionnel à l’œuvre dans la figure de l’allégorie vaut en toute rigueur pour la métaphore, la première étant alors définie comme une suite de métaphores continuées [16]. Qu’elle soit ou non le signe de la passion du locuteur, la métaphore est donc le lieu d’un transfert esthétique du texte au lecteur qui en fait l’instrument le plus efficace du movere [17].

1.2 La parole vive [18]

Au niveau plus général de l’énonciation, la prolifération des discours joue un rôle similaire à celui de l’abondance des figures. Le discours, selon l’acception de Benveniste, qu’il se présente sous la forme de monologues, dialogues, lettres ou poèmes, envahit les romans sentimentaux et y est proportionnellement majoritaire sur le récit. Dans Les Amours de Poliphile et de Mellonimphe de F. du Souhait, par exemple, l’on rencontre environ une trentaine de poèmes, une quinzaine de lettres, une dizaine de dialogues et cinq plaintes. Or ces discours aussi abondants que variés – pour les lettres l’on rencontre aussi bien de longues épîtres, que de courts billets – sont d’abord les produits des passions des personnages qui ne cessent de verbaliser leurs mouvements intérieurs. Ils s’écrivent des lettres dans lesquelles ils donnent libre cours à leurs états d’âme, ils s’offrent des poèmes pour exalter leurs passions, ou déchargent leur cœur de la peine ou de la joie qu’ils ressentent en de longs monologues. Ces intarissables discours traduisent le caractère paroxystique des passions représentées. Très souvent les discours s’imbriquent les uns dans les autres et se répètent. Il arrive ainsi fréquemment qu’une plainte en prose, sous la forme d’un monologue ou d’une lettre, soit redoublée d’une plainte versifiée [19]. Le changement constant du sujet de l’énonciation, du sujet lyrique des plaintes, au « je » intime des lettres jusqu’à l’orateur des monologues rhétoriques, en faisant se succéder différents locuteurs et les ethoï qui leur correspondent, permet ainsi la modulation constante du sentiment et constitue une tentative de saisie de l’indicible passionnel. Produits des affections des protagonistes, supports de l’expression des passions, les discours sont également la courroie de transmission la plus efficace pour établir une communication affective avec le lecteur. Si le discours prédomine largement sur le récit dans un roman dont la visée principale est d’émouvoir, c’est que le discours direct a une portée pathétique bien plus grande que le récit ou le discours indirect. Il restitue en effet la force brute de la passion sans que celle-ci soit affaiblie ou modalisée par un quelconque médiateur. Nos auteurs ont pleinement conscience de la puissance pathétique du discours. Reprenant, dans les Amours de Poliphile et de Melliflore, un topos hérité du Courtisan de Castiglione, selon lequel l’amour naît de la conversation, Du Souhait en témoigne. Après avoir essayé d’exprimer son amour au moyen de ses regards et de ses gestes, Poliphile se résout à faire une déclaration verbale à Mellonimphe : « Il s’efforce de luy faire cognoistre ses desirs, & par ses gestes & par ses regards, puis en vient apres à la parole, comme à l’ancre la plus certaine. […] Leurs discours furent les allumettes de leur amour [...] [20]. » Enfin, « les beaux endroits » (selon la terminologie de l’époque) n’assumant presque pas de rôle narratif, puisqu’ils ne font que réitérer les informations déjà délivrées par le récit, servent avant tout de preuves pathétiques [21]. Si les morceaux insérés (lettres, poèmes ou autres) viennent bien souvent rompre l’illusion fictionnelle du lecteur actuel, habitué à une homogénéité générique, les auteurs de romans sentimentaux produisaient ces discours comme preuves de la véracité de leurs récits. Fragments de réel, ils ont pour fonction d’inscrire la fiction dans l’univers référentiel du lecteur afin de faciliter sa participation affective. Entre autres procédés, l’utilisation du présent d’énonciation dans les monologues, les lettres ou les poèmes, y contribue, en actualisant le procès et en le rendant contemporain du temps de la lecture. L’extraordinaire profusion des figures de style et des discours, qui donne au style Nervèze son caractère éminement oratoire, participe donc de toute évidence à la visée rhétorique de nos textes qu’est le movere. On ne peut donc pas uniquement en faire l’indice du caractère pédagogique des romans sentimentaux qui ont servi en leur temps de manuels de bien-dire à l’élite aristocratique [22]. En alliant effusion passionnelle et dimension spectaculaire – dans la mise en scène de la narration comme dans les péripéties –, les romans sentimentaux ont sans doute été parmi les premiers best-sellers de l’histoire moderne, tant le désaveu critique du genre n’a eu d’égal que son succès en librairie. Toutefois, la fonction de répertoire discursif de nos œuvres, proposant des modèles de rédactions de vers, de lettres ou de conversations au courtisan désireux de « bien dire », n’est pas sans conséquence sur leur effet esthétique. L’expression et l’impression des passions, en apparence véhémentes, s’en trouvent à la fois atténuées et régulées.

2. Une langue de cour

Le « parler Nervèze », comme le désigneront ses détracteurs, n’est pas seulement une langue des passions mais a aussi sans doute été une langue de cour. Or ce « sociolecte [23] », en codifiant l’expression passionnelle et en la soumettant à des exigences d’agrément et de bienséance, permet de polir les manifestations des affects et de les intégrer à l’espace curial de la politesse naissante.

2.1 Un sociolecte

Les auteurs de romans sentimentaux que sont Nervèze, Des Escuteaux et Du Souhait, sont, pour le peu que nous connaissons de leurs biographies, des ressortissants de la petite noblesse provinciale [24]. On sait que Nervèze, sans doute originaire de Gascogne, fut secrétaire et conseiller de Henri II de Bourbon jusqu’en 1606, avant de passer sous la protection d’Henri IV et de devenir « secrétaire de la chambre du Roy », comme il l’affiche en couverture de ses romans. Nos auteurs sont donc à la fois des hommes de lettres et des courtisans à part entière qui dédicacent leurs romans aux grands de la cour. En plus des pièces de circonstances, tels qu’éloges funèbres ou épithalames [25], Nervèze et Du Souhait publient tous deux des ouvrages de politesse mondaine, avec La Guide du Courtisan pour le premier et Le Parfaict Gentilhomme pour le second, dans lesquels – à la suite d’Amyot dans le Projet d’éloquence royal – ils exhortent la noblesse à bien parler. De même, à un moment où « la cour n’est plus qu’un carrefour de “dialectes” [26] », leurs romans sont de véritables manuels de communication civile qui proposent aux courtisans des modèles de bien-dire. Ainsi, comme le démontre B. Méniel, le caractère stéréotypé des discours s’explique par la nécessité de fournir à chaque situation de la vie mondaine et plus particulièrement à chaque étape de l’expérience amoureuse, une série de mises en forme discursives. Le paratexte, et notamment les dédicaces dans lesquelles nos auteurs emploient exactement les mêmes images et les mêmes formules que dans leurs romans, attestent du fait que le style Nervèze est une véritable langue de cour. Dans la « Dédicace à une demoiselle » qui ouvre la première édition des Religieuses Amours de Florigène et de Méléagre, Nervèze s’exprime ainsi :

« Je vous offre les lauriers de la victoire, et mes services pour les amoureuses despouilles qui vous sont échues en partage. Je sais bien (et le confesse en soupirant) que ce sont des feux pour mon désir et des cendres pour mon espérance, laquelle ma fortune a condamnee, et me desfend de la nourrir qu’en qualité de flatterie.[…] et vous présente cet ouvrage puisque vous estes le Soleil de l’ouvrier, et luy vostre serviteur [27] »

En outre, nos auteurs, contrairement à l’injonction aristotélicienne selon laquelle « la métaphore ne se peut emprunter d’autrui [28] », se soucient peu de la singularité des métaphores qu’ils emploient et puisent de manière générale à une même topique. On retrouve les mêmes expressions dans nos romans que dans les recueils de lieux communs qui fleurissent alors, et dont le plus célèbre est l’ouvrage de François Des Rues Les Marguerites françoises ou Thresors des fleurs de bien dire. Ainsi, le trait d’esprit que l’on rencontre dans l’un des poèmes des Religieuses Amours de Florigène et de Méléagre :« Si en vivant tu meurs, je veux vivre en mourant, / Et ne voir qu’en tes yeux qui m’ont l’ame ravie, / Afin qu’en ces souspirs je n’aille respirant / Qu’une vivante mort, qu’une mourante vie [29] », se retrouve formulé en une sentence chez Des Rues à l’entrée « Amour & Amitié » : « L’amour est une vivante mort et une mourante vie [30]. » Enfin, la fonction de sociolecte du style Nervèze se vérifie dans nos textes par le caractère formel et conventionnel des échanges épistolaires comme conversationnels, qui se déroulent tous selon un schéma identique. Les conversations courtoises entre les amants mettent toujours en scène la même répartition des rôles. D’une part l’homme poursuit sa maîtresse de ses assiduités, et se présente comme étant au supplice, jusqu’à ce que l’heureuse élue accepte son « amitié » ; tandis que la jeune fille, au nom de la modestie et de l’honnêteté qui lui sont bien évidemment naturelles, se doit de repousser ces avances et de refuser les louanges tout en se prêtant au jeu de l’échange courtois. L’échange qui suit, entre les deux protagonistes des Amours de Poliphile et de Mellonimphe de Du Souhait, est typique de ce jeu de dupe. Le héros est alors en train de complimenter de façon dithyrambique les qualités de Mellonimphe, et celle-ci lui répond :

« MELLO. C’est vostre courtoisie qui me preste les faveurs que le Ciel & la nature m’avoient desniees.
POLI. Les souffreteux ne doivent rien prester aux riches.
MELLO. Aussi mendie-je les richesses de vostre esprit, pour revestir la nudité du mien.
POLI. J’ai appris à me cognoistre, je ne puis mescognoistre mes imperfections.
MELLO. Les ostages que vous en avez laissé par tout le monde, ne vous affranchissent de l’hommage que vous en devez au Ciel.
POLI. Vous estes le Ciel qui tenez ma liberté pour ostage de ma foy [31] »

On a bien ici ce que Delphine Denis appelle un « échange complimenteur [32] » dans lequel les protagonistes sont pris dans une dynamique de surenchère. Ils ne cessent de contester le contenu propositionnel des propos de l’autre sans jamais pour autant interrompre la discussion. D’abord Mellonimphe refuse les flatteries de son amant, à quoi il rétorque qu’il n’a pas assez d’imagination pour lui prêter des qualités qu’elle n’aurait pas. Puis, elle inverse la dynamique et loue l’éloquence de Poliphile avant de lui faire implicitement une déclaration qu’il reprend à son compte, cette fois de manière explicite, en rebondissant sur les potentialités métaphoriques des mots « ostages » et « Ciel » et de l’isotopie religieuse [33]. Le jeu de séduction se fait ici par le truchement de la multiplication des figures et des pointes – sentences, métaphores, antanaclases, syllepses, ou encore figures dérivatives – qui permettent aux protagonistes de faire montre de leur bel esprit. En dépit de l’initiative de Mellonimphe, la distribution des rôles sociaux est bien respectée puisque l’héroïne reste dans le registre de l’implicite et qu’au moyen des louanges qu’elle fait à Polyphile, elle met en place une stratégie d’évitement consistant à préserver sa modestie. Le beau langage sert donc ici à montrer son appartenance à un groupe et sa maîtrise des codes sociaux, mais aussi à atténuer la brutalité des affects, en l’occurrence du désir, en se retranchant derrière une langue convenue.

2.2 La régulation des passions

À la cour d’Henri IV, réputée pour la grossièreté de ses mœurs, les genres mondains et la littérature de divertissement, assurent le rôle de « précepteurs muets [34] » des nobles, comme le dit M. Magendie :

« C’est surtout par les romans que s’est fait, sur tout ce qui concerne la politesse mondaine, l’apprentissage de l’aristocratie. […] La plupart des grands romans de cette époque sont, en somme, de vastes manuels de savoir-vivre, adaptés à une génération qui a le désir de se perfectionner, mais dont la pauvreté intellectuelle exige des concessions et des aménagements [35]. »

M. Magendie voit ainsi dans l’apparition du style Nervèze une réaction contre la vulgarité ambiante. Le beau langage, en atténuant la crudité des paroles et la violence des affects, paraît être l’instrument privilégié de la « civilisation des mœurs », chère à N. Elias [36]. Frank Greiner le souligne de façon très juste :

« [...] le beau langage a ici une fonction civilisatrice, son rôle n’est pas seulement de masquer la réalité grossière ou rugueuse sous de riches apprêts mais de transfigurer par de beaux discours des passions violentes [37]. »

Les figures, notamment de pensée et de sens, qui abondent dans le style Nervèze, participent dès lors d’un dire oblique, qui dissimule les appétits sensuels tout en les sublimant. Conscients de leur usage parfois outrancier des procédés rhétoriques, et non sans humour, nos auteurs se moquent fréquemment de l’élocution alambiquée de leurs personnages, qui à force d’élégantes circonlocutions, n’arrivent plus à se comprendre. Dans cet extrait des Traversés Hasards de Des Escuteaux, les deux héros, Armirie et Clidion, finissent par s’avouer leur mutuelle incompréhension :

« ARMIR. Je serois cruellement blasmable si par ma faute, celuy que je tiens pour l’honneur de mon honneur, couroit ce hasard auquel je m’acheminerois avec tout contentement, pour luy montrer que je l’en voudrois delivrer.
CLID. L’ambiguité de vos responses ne laisse à mon ame un triste repentir de son erreur, non d’avoir si dignement engagé sa liberté, mais pour n’avoir sçeu discerner l’inegalité du parfaict à l’imparfaict.
ARMIR. Vos discours sont bien plus obscurs, que mes responses ne sont ambiguës.
CLID. Mon cœur au milieu de mille flammes, est envelopé de tenebres si espoisses, que l’obscurité qui le couvre ne luy permet autre jour que celuy qu’il admire aux raiz de vos perfections, dans lesquelles je voy naistre la fatale nuict de mes misères [38]. »

Ce passage est intéressant à plusieurs égards. Il montre, d’une part, de quelle manière le beau langage, quitte à être un obstacle au dialogue, devient un écran aux affections des personnages et leur permet de les sublimer. D’autre part, il fait voir que l’obscurité du langage et l’incompréhension qui en résulte, loin d’être un échec de la rhétorique des passions en sont au contraire partie prenante. Dans la dernière réplique de Clidion, cette obscurité du langage est expliquée de manière allégorique par la condition de l’homme amoureux, qui, ébloui par l’amour, en devient bègue.

Bien que le style Nervèze soit au service de l’expression des passions jusque dans ce qu’elles ont d’ineffable, ce sociolecte assure dans le même temps la régulation des affects aussi bien exprimés par les personnages que suscités chez le lecteur. Atténuées, les passions répondent alors à l’exigence éthique qui anime les Belles-lettres comme la société de cour.

Sociolecte et prose d’art, la langue de Nervèze réussit la gageure d’être transitive tout en étant irréductible aux « mots de la tribu [39] », selon le fameux mot de Mallarmé. Le style fleuri du roman sentimental, en faisant s’épanouir les figures et en greffant les beaux endroits les uns sur les autres, s’avère bien être une langue des passions dont la luxuriance ne trouvera pas sa pareille au Grand Siècle. Sa singularité réside dans le fait que les marques de l’inscription du passionnel dans la langue sont les mêmes que celles qui font du « parler Nervèze » un style de communication. La destination pédagogique et mondaine du roman sentimental, dont procède un caractère stéréotypé et répétitif ainsi qu’un impératif de bienséance, atténue l’apparente véhémence des passions exprimées. Il en résulte des passions esthétiques douces, car le style Nervèze excite et exalte les mouvements de l’âme tout en assurant leur régulation au moyen du régime figural et de la mise en place de protocoles discursifs. De sorte que cette langue de passions et de cour, qui sublime les affections humaines, se révèle être un parangon de bien-dire subordonnant toujours le movere à l’ethos du courtisan.

Bibliographie :

1. Bibliographie primaire.

  • Des Escuteaux Nicolas, Les Traversez Hasards de Clidion et Armirie, Paris, F. Huby, 1612, 241 p.
  • Des Rues François, Les Marguerites françoises ou Thresor des fleurs du bien dire, Rouen, T. Reinsart, 1606, 556 p.
  • Du Souhait François, Les Amours de Poliphile et de Mellonimphe, Paris, G. Robinot, 1600, 84 ff.
  • Fouquelin Antoine, La Rhétorique française, 1555, dans Traités de poétique et de rhétorique de la Renaissance, Paris, Le Livre de Poche, 1990, p. 317-426.
  • Nervèze Antoine de, Amours diverses. Divisees en dix histoires. Par le sieur de Nerveze,... Tome premier [-second], A Paris chez Toussainct du Bray, 1617, 1077 p.
  • Nervèze Antoine de, La Guide des courtisans, dans Les Œuvres Morales, Paris, Antoine du Breuil et Toussaint du Bray, 1610, 229 ff.
  • Nervèze Antoine de, Tome second des amours diverses. Divisees en neuf histoires, Paris, A. du Breuil, 1609, 586 p.

2. Bibliographie critique.

  • Elias Norbert, La Civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973, 342 p.
  • Denis Delphine, « L’échange complimenteur : un “lieu commun” du bien-dire », Actes du Colloque de Reims, Franco-Italica, n° 15-16, 1999, p. 143-161.
  • Fumaroli Marc, L’Âge de l’éloquence, Paris, Albin Michel, 1994, 882 p.
  • Greiner Frank, Les Amours romanesques de la fin des guerres de religion au temps de l’Astrée, 1585-1628. Fictions narratives et représentations culturelles, Paris, H. Champion, 2008, 556 p.
  • Mathieu-Castellani Gisèle, La Rhétorique des passions, Paris, PUF, 2000, 202 p.
  • Méniel Bruno, « Les amours de Nervèze ou l’apprentissage de la grâce », Œuvres et Critiques, 2005, n° 30 (1), p. 85-98.
  • Reynier Gustave, Le Roman sentimental avant L’Astrée [1908], Paris, Armand Colin, 1971, 406 p.
  • Siouffi Gilles, « Honoré d’Urfé artisan précoce de la “démétaphorisation du français” ? », Dix-septième siècle, vol. 235 / 2, 2007, p. 275-293.
  • Zuber Roger, « Grandeur et misère du style Nervèze », dans L’Automne de la Renaissance 1580-1630, Actes du XXIIe colloque international d’études humanistes, dir. J. Lafond et A. Stegmann, Paris, Vrin, 1981, p. 53-64.

[1] Cet article est issu d’un travail de Master II intitulé « Rhétorique et poétique des passions dans le roman sentimental » et soutenu en 2011 sous la direction de Delphine Denis.

[2] Dans son introduction au numéro d’Œuvres et Critiques consacré au « roman d’amour », Frank Greiner date la première occurrence de la locution « roman sentimental », de 1819, où elle apparaît dans le Dictionnaire des romans anciens et modernes ou Méthode pour lire les romans d’après leur classement par ordre des matières par les éditeurs libraires Marc et Pigoreau. Voir F. Greiner, « Propos liminaire », dans Regards sur le roman d’amour d’Helisenne de Crenne à Jean-Pierre Camus, Œuvres et Critiques : Revue internationale d’étude de la réception critique des œuvres littéraires françaises, n° 30, 2005, p. 7.

[3] G. Reynier, Le Roman sentimental avant L’Astrée [1908], Paris, Armand Colin, 1971.

[4] Ibid., p. 3.

[5] R. Zuber, « Grandeur et misère du style Nervèze », dans L’Automne de la Renaissance 1580-1630, Actes du XXIIe colloque international d’études humanistes, dir. J. Lafond et A. Stegmann, Paris, Vrin, 1981, p. 53.

[6] C’est Bruno Méniel, dans un article lumineux dont nous sommes très largement tributaires, qui a le premier démontré que les romans sentimentaux étaient en leur temps de véritables manuels de communication civile. B. Méniel, « Les amours de Nervèze ou l’apprentissage de la grâce », Œuvres et Critiques, 2005, n° 30, p. 85-98.

[7] Nos auteurs ne cessent en effet d’en appeler à la participation affective de leurs lecteurs. Dans les Amours de Birène (réécriture du Roland Furieux de l’Arioste), Nervèze, s’adressant à Olympe trompée par son amant, invite le lecteur à compatir à l’infortune de son héroïne : « Trouvez bon, puis que vous m’avez dicté vos malheurs, que je les raconte à la postérité, & que j’excite les larmes des pitoyables, pour plaindre vostre martyre », A. de Nervèze, Les Amours diverses. Divisees en dix histoires, Paris, T. du Bray, 1617, p. 209.

[8] Voir R. Zuber, art.cit.

[9] Quintilien, L’Institution oratoire, IX, 1, 13. Nous reprenons ici une analyse de Gisèle Mathieu-Castellani dans La Rhétorique des passions, Paris, PUF, 2000, p. 100-101.

[10] On veillera toutefois à faire la distinction entre les figures de communication, telles que l’apostrophe ou la prosopée, dont la fonction d’adresse induit un rapport intersubjectif et donc affectif, et les autres figures, notamment les tropes dont la portée pathétique est avant tout théorique.

[11] A. de Nervèze, op. cit., p. 849.

[12] Voir G. Siouffi « Honoré d’Urfé artisan précoce de la “démétaphorisation du français” ? », Dix-septième siècle, vol. 235 / 2, 2007, p. 275.

[13] A. Fouquelin, La Rhétorique française, 1555, dans Traités de poétique et de rhétorique de la Renaissance, Paris, Le Livre de Poche, 1990, p. 341.

[14] Au vu des rares commentaires littéraires et stylistiques laissés par Nervèze sur son œuvre, ceux-ci nous semblent tout particulièrement importants.

[15] A. de Nervèze, La Guide du Courtisan, dans Les Œuvres morales du sieur de Nervèze, Paris, A. Du Brueil et T. Du Bray, 1610, f. 76 r°.

[16] Pour la définition de l’allégorie comme métaphore continuée, voir notamment A. Fouquelin, Op. cit., p. 337. Il est à noter que l’allégorie, entendue comme texte à double sens, est absente de l’œuvre de Nervèze et que chez lui ce terme désigne essentiellement des personnifications d’entités abstraites, comme ici celle de la vertu.

[17] Voir à ce propos les analyses de G. Mathieu-Castellani et notamment son chapitre « Figures de la passion », op. cit., p. 95-115.

[18] Nous empruntons cette expression à M. Fumaroli dans « La parole vive au XVIIe siècle : la voix », La Voix au XVIIe siècle, Littératures classiques, n° 12, 1990, p. 7-9, et plus récemment à Marie-Gabrielle Lallemand dans Les Longs Romans du XVIIe siècle. Urfé, Desmarets, Gomberville, La Calprenède, Scudéry, Paris, Classiques Garnier, 2013.

[19] Voir notamment à ce propos J. Chupeau, « Quelques formes caractéristiques de l’écriture romanesque à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle », dans L’Automne de la Renaissance 1580-1630, Actes du XXIIe colloque international d’études humanistes, dir. J. Lafond et A. Stegmann, Paris, Vrin, 1981, p. 219-231.

[20] F. Du Souhait, Les Amours de Poliphile et de Mellonimphe, Paris, G. Robinot, 1600, f. 3 r°.

[21] Voir à ce propos B. Méniel, art. cit.

[22] Pour B. Méniel, ainsi que pour R. Zuber, l’outrance rhétorique du roman sentimental ainsi que son caractère très stéréotypé, qui rendraient le succès du genre incompréhensible pour le lecteur actuel, s’expliquent par sa qualité de « manuel de communication civile ». Si nous sommes tout à fait convaincus par cette démonstration, il nous semble toutefois qu’elle néglige la dimension passionnelle du style Nervèze. À notre sens, l’exubérance et la convention de la langue de nos auteurs participent avant tout à sa visée pathétique.

[23] Nous considérons, à la suite de B. Méniel, qu’un certain nombre de témoignages linguistiques de l’époque, nous autorise à parler pour le style Nervèze de « sociolecte » entendu comme « un cas de variété linguistique interprété comme caractéristique d’un groupe social ou culturel, et donc envisagé du point de vue de la variation diastratique. » selon la définition de F. Neveu dans Dictionnaire des sciences du langage, Paris, Armand Colin, 2004.

[24] Sur la question de l’origine et du statut social des auteurs de romans sentimentaux, voir F. Greiner, op. cit., p. 93-118.

[25] Avec par exemple : F. Du Souhait, Le Bonheur de la France née au mariage du Roy, Paris, J. Rezé, 1600.

[26] M. Fumaroli, L’Âge de l’éloquence, Paris, Albin Michel, 1994, p. 522. Il reprend le terme de « dialectes » utilisé par Du Perron.

[27] A. de Nervèze, Les Religieuses Amours de Florigène et de Méléagre, Paris, A. du Breuil, 1602, non paginé.

[28] Aristote, La Rhétorique, III, 2, 1405 a.

[29] A. de Nervèze, Tome second des amours diverses. Divisees en neuf histoires, Paris, A. du Breuil, 1609, f. 120 r°.

[30] F. Des Rues, Les Marguerites françoises ou Thresor des fleurs du bien dire, Rouen, T. Reinsart, 1609, p. 40. Il n’est pas impossible que Des Rues, qui constitue son recueil à partir de citations puisées chez différents auteurs sans jamais les nommer, ait trouvé celle-ci chez Nervèze. La première édition des Marguerites date en effet de 1605, quand celle des Amours de Florigène paraît trois ans auparavant, en 1602. Toutefois rien ne nous prouve que ce soit effectivement le cas. Et si cela l’était, le fait même que la formule versifiée soit sélectionnée et transformée en sentence révèle, nous semble-t-il, le caractère topique de cette image fonctionnant sur un système d’opposition et de parallèle relativement commun, avec deux antithèses (vivante mort / mourante vie) unies par le chiasme lexical.

[31] F. Du Souhait, Les Amours de Poliphile et de Mellonimphe, f. 4 r°.

[32] Delphine Denis, « L’échange complimenteur : un “lieu commun” du bien-dire », Actes du Colloque de Reims, Franco-Italica, n° 15-16, 1999, p. 143-161.

[33] Il est remarquable de voir que les personnages eux-mêmes mettent l’accent sur la performance linguistique, et montrent de la sorte que le style est ici l’intérêt majeur du texte.

[34] Selon l’expression de P.-D. Huet, Traité de l’origine des romans, éd. Camille Esmein-Sarrazin, Poétiques du roman. Scudéry, Huet, Du Plaisir et autres textes théoriques et critiques du XVIIe siècle sur le genre romanesque, H. Champion, Paris, 2004, p. 531.

[35] M. Magendie, La Politesse mondaine et les théories de l’honnêteté, en France au XVIIe de 1600 à 1660, Genève, Slatkine, 1993 (reproduction en fac-sim. de l’édition Paris 1925), p. 165. Nous soulignons.

[36] N. Elias, La Civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973.

[37] F. Greiner, op. cit., p. 215.

[38] N. des Escuteaux, Les Traversez Hasards de Clidion et Armirie, Paris, F. Huby, 1612, f. 45 v°- 46 v°.

[39] Puisque le style Nervèze a pour ambition d’être la langue de l’élite aristocratique et plus précisément de la cour.

 

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