Passion(s) : le mot et l’idée

Par Fabio Pelizzoni, Université de Cergy-Pontoise & Université de Vérone

Résumé : « Passion » : le mot et l’idée. Notre communication se veut une analyse diachronique de la lexie passion dans les dictionnaires monolingues qui ont fait l’histoire de la lexicographie française, depuis sa naissance à nos jours. Une fois consulté le Dictionnaire français-latin de 1539, avant-coureur des monolingues, nous focaliserons notre attention sur les ouvrages suivants : - Nicot, Thresor de la langue francoyse (1606) ; - Richelet, Dictionnaire François (1680) ; - Furetière, Dictionnaire universel (1690) ; - Dictionnaire universel de Trévoux (1752) ; - Dictionnaire de l’Académie française (1694-1992).

Nous établirons ensuite un corpus fournissant, pour chaque dictionnaire consulté, les différentes significations de passion. Cela nous permettra de répondre à la question suivante : est-ce que tous les ouvrages rapportent les significations de passion par ordre de parution (du sens étymologique au dernier sens attesté au moment de la rédaction du dictionnaire), ou bien peut-il arriver de trouver un ‘sens premier’ n’ayant pas de rapport avec l’étymologie du terme ?

Mots-clefs : passion(s), lexicographie, dictionnaire, définition, lexie, citation, exemple


« La nuit je lis les légendes de l’horizon
Ma mère m’a dévoilé le secret du point
Aller toujours aller vers l’infini là-bas
À cheval de nos passions et nos désirs.

Galope notre cheval blanc en pleine nuit
Il traverse forêts et vastes clairières
Le ciel se reflète dans notre regard
Un rouge-gorge nous a donné cet art. »

(G. Dotoli, La nuit le passage)

Introduction

Par ce travail, nous nous proposons de retracer l’histoire du mot passion à l’aide de témoins linguistiques privilégiés, à savoir les dictionnaires. Roi du bon usage pour certains, « mal aimé » [1] pour d’autres, qu’est-ce que donc qu’un dictionnaire ? D’après Vialatte c’est « l’univers en pièces détachées » [2] , et d’ajouter « Dieu lui-même, qu’est-ce que, au fond, qu’un Larousse plus complet ? » [3] À part sa fonction pragmatique, le dictionnaire est un vrai réservoir de richesses : informations, citations et anecdotes se croisent pour que les lecteurs puissent puiser au thresor de la langue.

Cela dit, nous en venons à l’objet de notre étude : la lexie passion. Ce mot, qu’évoque-t-il d’abord ? Nous entendons souvent des expressions telles que « l’art est sa passion », ou bien « le sport est sa passion » ; ce mot, étroitement lié à l’amour, nous renvoie souvent à un univers féérique d’émotions. Or, cela n’a pas été toujours le cas, comme en témoigne son étymologie :

« PASSION, Xe (Saint-Léger), au sens de « souffrance », encore chez Montaigne, spéc. en parlant du supplice de Jésus-Christ [...]. Empr. du lat. de basse ép. et eccl. passio » [4].

« PASSION n. f. est emprunté très précocement (v. 980, Passion) au latin passio, -onis [...]. Il est employé pour « action de subir de l’extérieur » s’opposant à natura [...]. Le mot désigne spécialement la souffrance physique, la douleur, la maladie (IIIe s.) et il est employé en latin chrétien pour désigner les souffrances du Christ [...] et celles des martyrs » [5].

Passion est donc issu du latin passio, substantif dérivé du verbe déponent patior, celui-ci correspondant à souffrir, supporter, endurer.

1. La lexie passion(s) et la lexicographie française

1.1. Le Dictionaire francoislatin (1539)

Pour retracer l’histoire de ce mot, nous avons d’abord consulté le Dictionaire francoislatin de Robert Estienne. En vertu des nombreuses explications en français dans le bloc définitionnel, cet ouvrage est loin d’être une pure nomenclature bilingue. Voici la définition qu’il donne du mot :

« Passions.
Passion et accidens d’esprit comme ioye, douleur, etc. Affectus, plurali numero.
Qui ha quelques passions et accidens en son esprit. Affectus animo » [6].

Avant de donner l’équivalent en latin, affectus, le lexicographe nous fournit un exemple d’usage en contexte par la locution passion d’esprit, accompagnée de deux sèmes spécifiques, à savoir ioye et douleur. L’entrée lexicale étant au pluriel, nous avons eu recours au Dictionnaire historique pour quelques informations complémentaires :

« À partir de la fin du XIIe s., passio connaît un emploi actif au sens de « mouvement, affection, sentiment de l’âme » (Arnobe, Saint Augustin), spécialement au pluriel et avec une valeur péjorative : « les passions » (passiones peccatorum, passiones carnales) [...].
Au XVIe s., le mot prend le sens de « souffrance tournante provoquée par l’amour » (1569, Ronsard), en particulier au pluriel poétique les passions (1572) » [7].

1.2. Le Thresor de la langue francoyse (1606)

La définition du Dictionaire francoislatin (précédée de l’entrée au pluriel) se retrouve dans un autre bilingue, le Thresor de la Langue Francoyse de Jean Nicot, mais avec des ajouts : « Homme passionné, et hors de soy-mesmes/Se passionner, id est, se tourmenter [8]. » Au substantif s’ajoute donc un sens négatif ; le lexicographe fait également mention du verbe dérivé se passionner, ayant, lui aussi, une connotation péjorative (se tourmenter) [9].

1.3. Le Dictionnaire françois (1680)

À la fin du XVIIe siècle Richelet publie le Dictionnaire François, considéré par les méta-lexicographes comme le premier véritable monolingue français. Le latin disparaît tandis que la microstructure de l’article commence à s’enrichir. De plus, le lexicographe ne manque pas de mentionner ses sources :

« Passion. Ce mot se prend pour, amour, afection, ardeur, zéle. [Monsieur le Duc de la Roche Foucaut a dit : la passion est un orateur qui persuade toujours]. [...].
Passion. Ce mot signifie aussi quelquefois emportement brusque et causé par quelque ressentiment. Colére, haine. [C’est un brutal qui agit avec passion. Quand on veut parler contre quelqu’un qu’on n’aime pas, il faut adroitement cacher sa passion, car souvent la passion gâte tout.] » [10].

La lexie passion, au singulier, perd sa connotation strictement négative ; elle assume tout simplement le statut de vox media, en ce sens qu’elle désignerait de façon neutre un état d’altération psycho-physique : tant l’amour et l’afection, que la colére et la haine.

1.4. Le Dictionaire universel de Furetière (1690)

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Publié en Hollande dix ans après le dictionnaire de Richelet, l’ouvrage en trois tomes de l’Abbé Furetière est pour ainsi dire ambitieux, à en juger par le titre : le mot dictionaire est accompagné de l’adjectif universel et, en guise de sous-titre, apparaît la phrase « mots des sciences et des arts » [11]. Ainsi, les visées de cet ouvrage dépassent-elles de loin celles d’un dictionnaire de langue, relevant plutôt du domaine de l’encyclopédie. Par ailleurs, s’adressant au roi dans la préface, Furetière dit avoir entrepris l’« Encyclopedie de la langue Françoise » [12] :

« PREFACE
Outre la vaste étendue […] que l’auteur a choisie pour son dessin, [il] fournit dans chaque page beaucoup de diversité […] on a soin de donner du relief aux definitions par des exemples, par des applications, par des traits d’Histoire ; on indique les sources, on marque souvent les origines et les progrez ; on refute, on prouve, on ramasse cent belles curiositez de l’Histoire naturelle, de la Physique experimentale et de la pratique des Arts. Ce ne sont pas de simples mots qu’on enseigne, mais une infinité de choses, mais les principes, les regles et les fondemens des Arts et des Sciences » [13].

La définition de passion proposée par le Dictionaire universel est donc beaucoup plus étendue que celle donnée par Richelet ; aussi, l’aspect graphique est-il mieux soigné, puisque le mot-vedette est suivi de plusieurs sous-entrées en capitales, ayant le même corps de caractère que le texte de la définition. On pourrait synthétiser la structure de l’article par le schéma suivant :

Furetière fait mention d’une série détaillée d’emplois nouveaux de passion par rapport aux dictionnaires précédents et tout à fait curieux pour le lecteur d’aujourd’hui (ce qui est propre aux dictionnaires à caractère encyclopédique). Quant au domaine religieux, passion désignerait aussi un « son de cloche qu’on fait au milieu de la messe vers la consecration », ou « dans les villages avant le dernier coup de la grand Messe », ou encore « pour les agonisans, afin qu’on se mette en prière pour eux » [14]. Un signifié tout à fait nouveau est le suivant : « relatif et opposé à action […]. On le dit aussi en Grammaire. Le verbe actif est celuy qui marque l’action ; le passif, celuy qui marque la passion » [15]. Ce qui est encore plus curieux, c’est que cet usage se trouve au tout début de la définition, alors qu’il n’est même pas attesté dans les dictionnaires précédents consultés. Passion en tant que terme de grammaire et synonyme de passivité ne figure pas non plus dans la 1re édition du Dictionnaire de l’Académie (1694), à savoir l’auctoritas de la langue française. En fait, l’Académie ne fait mention de cette acception qu’à partir de la 2e édition de son dictionnaire (1718). En revanche, dans la Grammaire d’Antoine Arnaud (1679), on parle d’action et de « passion » du verbe [16] ; cet emploi est aussi attesté dans l’édition de 1769 du même ouvrage et dans quelques grammaires du XIXe siècle.

1.5. Le Dictionnaire universel de Trévoux (1752)

À la moitié du XVIIe siècle voit le jour un autre Dictionnaire universel, mieux connu sous le nom de Dictionnaire de Trévoux, du nom d’une petite ville de l’Ain abritant un monastère de Jésuites qui se sont occupés de la rédaction. Quoiqu’étant une version augmentée du Furetière, ce dictionnaire n’en est pas moins intéressant, puisqu’il contient beaucoup de citations. Voici ce que les lexicographes écrivent dans l’« Avis » de l’édition de 1752 :

« AVIS SUR CETTE EDITION [...]
On peut dire de ce dernier Dictionnaire que c’est proprement un Furetiere, un Basnage, un Richelet, et un Corneille, que l’on a amplifiés, et auxquels on a ajoûté un grand nombre de sentences, de maximes, de réflexions, de proverbes, et de passages choisis, tirés de toutes sortes d’Auteurs, tant en prose qu’en vers » [17].

La plupart des citations sont tirées d’ouvrages de membres de l’Académie Française. Ainsi, pour éclaircir l’usage affectif de passion, le Trévoux se sert-il, entre autres, d’une phrase d’André Dacier : « un peu de jalousie est inséparable d’une ardente passion ». Et, pour l’illustration de « mouvemens et [...] différentes agitations de l’ame », de citer Jean de la Fontaine : « les passions ont une injustice, et un intérêt propre qui fait qu’on s’en doit défier, lors même qu’elles paroissent les plus raisonnables » [18] Le Trévoux prend pour modèle le Dictionnaire de l’Académie  [19] (défini comme « ouvrage parfait dans son genre » dans la préface), bien qu’il ne lui épargne pas des critiques, puisque l’Académie se « renferme[rait] uniquement dans ce qui regarde la langue [et] [...] son usage actuel » [20] et qu’elle n’aurait donc aucune visée encyclopédique. Mais, on le sait, l’Académie ne visait qu’à élaborer un dictionnaire de langue, sans pour autant oublier certains mots spécialisés d’usage courant. Voici la préface à la 1re édition :

« L’académie en bannissant de son Dictionnaire les termes des Arts et des Sciences, n’a pas creu devoir estendre cette exclusion jusques sur ceux qui sont devenus fort commun ou qui ayant passé dans le discours ordinaire, ont formé des façons de parler figurées » [21]"

1.6. Le Dictionnaire de l’Académie française (1694-1992)

L’Académie réserve à passion deux entrées lexicales jusqu’au début du XXe siècle, la première acception étant celle de « souffrance », la seconde de « mouvement de l’âme » ; chaque entrée est composée à son tour de plusieurs sous-entrées. À titre d’exemple, considérons la 7e édition, qui date de 1878 :

« PASSION. s. f. Souffrance. En ce sens, il ne se dit guère que Des souffrances de Jésus-Christ, pour la rédemption du genre humain.
La semaine de la Passion, Celle qui précède la semaine sainte, et dans laquelle l’Église commence à faire l’office de la passion de Notre-Seigneur. Le dimanche de la Passion, Le dimanche qui ouvre cette semaine.
PASSION, signifie, Par extension, Le sermon qu’on prêche le vendredi saint sur le même mystère [...].
Il signifie aussi, La partie de l’Évangile où est racontée la passion de Notre-Seigneur. La passion selon saint Jean, selon saint Mathieu, etc. Chanter la passion [...].
PASSION, se disait autrefois, en Médecine, de Certaines maladies très douloureuses. Passion hystérique, iliaque, coeliaque, hypocondriaque, etc.

PASSION. s. f. Mouvement de l’âme, sentiment vif qu’elle éprouve en bien ou en mal, comme l’amour, la haine, la crainte, l’espérance, le désir, etc. Grande, forte passion. Passion violente, véhémente, ardente [...].
PASSION, se dit particulièrement de La passion de l’amour. Déclarer sa passion. Il meurt de passion pour elle. C’est sa première passion. Une passion naissante. Cette femme est l’objet de sa passion, ou simplement, est sa passion [...].
PASSION, signifie quelquefois, L’affection très vive qu’on a pour quelque chose que ce soit. Il a une grande passion pour les tableaux, pour les médailles [...].
Il se dit aussi de L’objet de cette affection. Sa plus forte passion, c’est la chasse, c’est le jeu [...].
PASSION, signifie quelquefois, Prévention forte pour ou contre quelqu’un, pour ou contre quelque chose. Cet homme n’est pas croyable, il juge de tout avec passion [...].
PASSION, se dit aussi de L’expression, de la représentation vive des passions que l’on traite dans une pièce de théâtre, ou dans quelque autre ouvrage d’esprit [...].
PASSION, se dit aussi, dans le même sens, en parlant de la musique et de la peinture [...].
PASSION, en termes de Philosophie se dit de l’impression reçue par un sujet, et il est opposé Action. Le verbe actif marque l’action, le passif marque la passion du sujet  » [22]

À part quelques remaniements, nous retrouvons cette structure définitionnelle jusqu’à la 8e édition (1932-1935). Nous pouvons donc synthétiser les définitions (respectivement de PASSION 1 et PASSION 2) des huit premières éditions à l’aide de ces arborescences de signifiés [23]. Pour des raisons de brièveté, nous n’avons pris en compte que les rubriques sémantiques des articles.

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En revanche, dans la dernière édition, en cours d’achèvement, il n’y a qu’une entrée lexicale :

« PASSION, n. f.
Xe siècle, au sens de « supplice ». Emprunté du latin passio, « action de subir, de souffrir », lui-même dérivé de pati, « éprouver ».
1. Le fait de souffrir. RELIG. CHRÉTIENNE. Souffrances endurées par le Christ, de son agonie au jardin des Oliviers à sa mort sur la croix. La passion du Christ ou, absolt., avec une majuscule, la Passion. Le mystère de la passion de Notre-Seigneur. Les scènes de la Passion. La passion du Christ est relatée dans les quatre Évangiles canoniques. Sermon sur la Passion ou, ellipt., Passion, qui était prononcé au cours de l’office du Vendredi saint [...]. Par anal. Souffrances, supplices endurés par des martyrs. La passion de saint Sébastien. [...]. • LITURG. Temps de la Passion, les deux semaines qui précèdent Pâques, durant lesquelles l’Église commémore la Passion. Semaine de la Passion, celle qui précède la Semaine sainte. Le premier dimanche de la Passion ou, simplement, le dimanche de la Passion, le dimanche qui ouvre cette semaine. Le deuxième dimanche de la Passion, le dimanche des Rameaux. • Par méton. La partie de l’Évangile où est relatée la Passion. La Passion selon saint Jean, selon saint Matthieu. THÉÂTRE. Au Moyen Âge, mystère représentant la passion du Christ [...]. – MUS. Pièce vocale composée sur la passion du Christ et prenant généralement la forme de l’oratorio [...]. • BOT. Fleur de la Passion, autre nom de la Passiflore. Fruit de la Passion, nom courant donné au fruit comestible de la grenadille.
2. Mouvement violent de l’âme. L’amour, la haine, la colère sont des passions. Passion ardente. Passion funeste, dévorante. Être maître, esclave de ses passions. L’aveuglement, l’emportement, le désordre, la fureur des passions. Dominer, réprimer, modérer ses passions. Céder à une passion. Donner libre cours à ses passions. L’analyse, l’anatomie des passions [...]. • La passion amoureuse, ou, simplement, la passion, amour violent et exclusif pour une personne. Une folle passion. Une passion romanesque. Une passion naissante. Une passion malheureuse, non partagée. Inspirer une passion, de la passion. Cette femme est l’objet de sa passion. Aimer avec passion. Aimer quelqu’un à la passion, éperdument. En apposition. Selon Stendhal, la cristallisation marque la naissance de l’amour-passion. • Se dit également d’une inclination violente pour quelque chose. La passion du jeu […]. Se dit aussi, par méton., de l’objet de cette inclination. L’équitation est sa passion. • Spécialt. Prévention violente pour ou contre quelqu’un ou quelque chose ; opinion, jugement qui ne sont pas dictés par la raison. Les passions politiques, religieuses. Cet orateur déchaîne les passions. S’élever au-dessus des passions. • Titres célèbres : Les Passions de l’âme, de Descartes (1649) ; Sur les passions, de Hume (1757) » [24].

L’article est composé d’une notice historique (n’apparaissant pas dans les éditions précédentes) et de deux sous-entrées, correspondant en gros à PASSION 1 et PASSION 2 et introduites respectivement par 1. et 2. Tout comme dans l’édition de 1878, les rubriques phraséologiques (expressions, locutions et exemples forgés) sont très riches. Pourtant, la division en paragraphes disparaît au profit d’une structure plus souple, quoique mieux soignée, de l’article, où définitions et exemples sont précédés par l’indication du domaine concerné en majuscules (ex. « RELIG. CHRÉTIENNE »). Ainsi, le lexicographe de la dernière édition semble-t-il s’intéresser davantage à l’aspect didactique du dictionnaire. Celui-ci étant un outil de consultation, le lecteur doit pouvoir s’orienter aisément à travers les rubriques définitionnelles d’un article.

2. La lexicographie spécialisée d’aujourd’hui

À part les grands ouvrages lexicographiques (tout comme les nombreux dictionnaires parus chez Larousse et Robert), nous assistons, à partir de la seconde moitié du XXe siècle, à une production foisonnante de dictionnaires de spécialité (papier, en ligne et électroniques) consacrés aux sujets les plus disparates. Des dictionnaires de citations voient le jour, qui reflètent le goût postmoderne du pastiche et du citationnisme en littérature. Nous signalons, entre autres, l’ouvrage Citations de la langue française [25] de Jean Pruvost, paru en 2009, et Le grand dictionnaire des citations françaises [26] de Jean-Yves Dournon, qui date de 1982. Ce dernier consacre à peu près cinq pages à la lexie passion à travers des citations ou aphorismes toutes époques confondues. Nous en avons retenu trois, nous paraissant incontournables, à savoir : « les belles passions cherchent les belles âmes » (T. Corneille, Darius – cette maxime est aussi présente dans l’ouvrage de Jean Pruvost mentionné) ; « il est difficile de vaincre ses passions et impossible de les satisfaire » (Mme de la Sablière, Pensées Chrétiennes) ; enfin, « si nous résistons à nos passions, c’est plus par leur faiblesse que par leur force » (F. de La Rochefoucauld, Maximes) . En 1949, Paul Robert lui-même se délecte à rassembler des centaines de citations érudites sous le nom de Divertissement sur l’amour [27]. Bien qu’il ne s’agisse pas d’un véritable dictionnaire, son ouvrage n’en est pas moins « raisonné », celui-ci se présentant sous forme de dialogues entre grands écrivains autour de l’« amour ». Voilà que tout au long de ces conversations éclairantes (et passionnées !), nous apprenons que :

« LA ROCHEFOUCAULD
La passion fait souvent un fou du plus habile homme et rend souvent les plus sots habiles.[…]
STENDHAL
Dans l’amour-passion, l’intimité n’est pas tant le bonheur parfait que le dernier pas pour y arriver » [28].

Et si « pour le politicien écarté du pouvoir, sa passion est un chemin de croix » (d’après le Dictionnaire de la langue de bois en politique [29]), pour Queneau c’est quelque chose d’inexprimable. Voici un passage de Zazie dans le métro (1959) [30] cité à l’entrée passion du Dictionnaire non conventionnel de Rey et Cellard :

« Poussée hors de son souk par la curiosité, une commerçante se livre à quelques confidences :
– Moi qui vous parle, mon mari, un jour voilà t-il pas qu’il lui prend l’idée de… (détails). Où qu’il avait été dégoter cette passion, ça je vous le demande [31]. »

Ce passage apparaît en guise d’exemple à la définition « goût très marqué, souvent exclusif, pour une composante particulière considéré comme aberrante de l’activité sexuelle (sadisme, masochisme, fétichisme, sodomie, etc.) » [32]. Le roman de Queneau, on le sait, est empreint de mots argotiques et ambigus. Il faut signaler que dans la version filmique de ce roman par Louis Malle, le mot passion est remplacé par un ça générique, ce qui ne fait que renchérir sur l’ambiguïté du passage. Rey et Cellard mentionnent également la locution « homme à passion », signifiant quelqu’un « dont le comportement sexuel est marqué par une “passion” » [33]. D’ailleurs Balzac se sert de cette locution dans le Père Goriot ; Vautrin explique très clairement au jeune Rastignac ce que c’est qu’un « homme à passion » :

« Ces gens-là chaussent une idée et n’en démordent pas. Ils n’ont soif que d’une certaine eau prise à une certaine fontaine, et souvent croupie ; mais, pour en boire, ils vendraient leurs femmes, leurs enfants ; ils vendraient leur âme au diable. [...] Pour les uns, cette fontaine est le jeu, la bourse, une collection de tableaux ou d’insectes, la musique ; pour d’autres, c’est une femme qui lui sait cuisiner les friandises [34]. »

Finalement, on ne peut pas se passer de citer la collection « Dictionnaire amoureux » publiée chez Plon, regroupant une série d’ouvrages lexicographiques aux sujets les plus disparates : du monde animal à la géographie, de l’œnogastronomie à la politique. Et il ne faut surtout pas oublier le Dictionnaire amoureux des dictionnaires d’Alain Rey [35], une vraie passion pour l’éminent lexicographe.

Conclusion

Les dictionnaires, nous l’avons dit, sont un réservoir inépuisable de richesses nous permettant, entre autres, de découvrir les innombrables mutations sociales qui ont engendré autant de variations au sein du lexique. Pour cet article, nous avons choisi une approche diachronique afin de pouvoir étudier l’évolution du « contenu », aussi bien que de la « forme » de la définition lexicographique. Au cours des siècles, nous assistons à une progressive mise au point de la structure définitionnelle et l’affinement des méthodes d’impression a certainement permis une perception visuelle plus nette. Aussi, faut-il constater un fort souci de clarté de la part des lexicographes contemporains (rubriques définitionnelles plus souples, etc.), ce qui prouve que les dictionnaires sont de plus en plus conçus en fonction des exigences de consultation des locuteurs. Nous avons constaté cela en comparant l’article de la 9e édition du Dictionnaire de l’Académie (1992-) avec ceux (PASSION 1 et PASSION 2) des huit éditions précédentes. Finalement, que pouvons-nous tirer de ce bref excursus  ? Au début, nous avons parlé de la passion du Christ, pour en arriver ensuite à des acceptions profanes, voire péjoratives. Pour autant, quel que soit le type de passion (ou passions), un fil rouge est représenté par les sentiments. En se livrant à une passion, l’homme est toujours animé par des sentiments (bons ou mauvais qu’ils soient !). D’ailleurs le Christ et les martyrs ne se sont-ils pas sacrifiés pour l’amour de l’humanité… ?

Bibliographie (par ordre alphabétique)

  • Arnauld Antoine, Grammaire générale et raisonnée…, Paris, P. Le Petit, 1679, 160 p.
  • Balzac Honoré de, Le Père Goriot, Bruxelles, Wahlen, 1835, 345 p.
  • Bloch Oscar, Von Wartburg Walther, Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, PUF, 5e éd, 1968, 682 p.
  • Cellard Jacques, Rey Alain, Dictionnaire du français non conventionnel, Paris, Masson, 1981, 893 p.
  • Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., 1992 (de A à Raidisseur) www.cnrtl.fr/definition/acad..., site consulté le 23/08/2012.
  • Dictionnaire universel françois et latin, vulgairement appelé Dictionnaire de Trévoux, Paris, les libraires associés, 5e éd., 1752 [1e éd. 1704] ; tome 1, 1596 p. ; tome 4, 1644 p.
  • Dotoli Giovanni, Dictionnaire et littérature. Défense et illustration de la langue française du XVIe au XXIe siècle, Fasano-Paris, Schena Editore-Alain Baudry et Cie, 2007, 212 p.
  • Dournon Jean-Yves, Le grand dictionnaire des citations françaises, Paris, Acropole, 1982, 906 p.
  • Estienne Robert, Dictionaire francoislatin, contenant les motz & manieres de parler francois, tournez en latin, Paris, Imprimerie de Robert Estienne, 1539, 527 p.
  • Furetière Antoine, Dictionaire universel, contenant généralement touts les mots françois tant vieux que modernes..., La Haye-Rotterdam, Arnout-Renier Leers, 1690 ; tome 1, 1059 p. ; tome 3, 678 p.
  • Le Dictionnaire de l’Académie française. Les huit éditions complètes du XVIIe siècle au XXe siècle, Cédérom, Version 1, Redon [1re éd., 1694 ; 2e éd., 1718 ; 3e éd., 1740 ; 4e éd., 1762 ; 5e éd., 1798 ; 6e éd., 1835 ; 7e éd., 1878 ; 8e éd., 1932-1935].
  • Linÿer Geoffroy, Dictionnaire de la langue de bois en politique, Paris, Les Belles Lettres, 1995, 223 p.
  • Nicot Jean, Thresor de la langue francoyse, tant ancienne que moderne..., Paris, David Douceur, 1606, 666 p.
  • Pruvost Jean, Citations de la langue française, Paris, Bordas, 2009, 573 p.
  • Queneau Raymond, Zazie dans le métro, Paris, Gallimard, 1959, 253 p.
  • Rey Alain, Dictionnaire amoureux des dictionnaires, Paris, Plon, 2011, 1008 p.
  • Rey Alain (éd.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, 1993, tome 2, 2379 p.
  • Richelet Pierre, Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, plusieurs nouvelles remarques sur la langue françoise..., Genève, Jean Herman Widerhold, 1680, 560 p.
  • Robert Paul (éd.), Divertissements sur l’amour. Dialogues des grands écrivains, Paris, Société du Nouveau Littré, 1949, 230 p.

[1] Giovanni Dotoli, Dictionnaire et littérature, Fasano-Paris, Schena Editore-Alain Baudry et Cie, 2007, p. 13. L’expression appartient à Alain Rey.

[2] Ibid., p. 17.

[3] Ibid.

[4] Oscar Bloch, Walther Von Wartburg, Dictionnaire étymologique de la langue française, Paris, PUF, 5e éd., 1968, ad vocem.

[5] Alain Rey (éd.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Le Robert, tome 2, 1993, ad vocem.

[6] Robert Estienne, Dictionaire francoislatin, contenant les motz & manieres de parler francois, tournez en latin, Paris, Imprimerie de Robert Estienne, 1539, ad vocem. Dans le présent travail, nous reproduisons l’orthographe originale des définitions, à l’exception des symboles.

[7] Alain Rey (éd), Dictionnaire historique…, cit., ad vocem.

[8] Jean Nicot, Thresor de la langue francoyse, tant ancienne que moderne..., Paris, David Douceur, 1606, ad vocem.

[9] Dans le cadre restreint de cette analyse, nous ne nous attarderons pas sur les dérivés lexicaux de passion.

[10] Pierre Richelet, Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, plusieurs nouvelles remarques sur la langue françoise..., Genève, Jean Herman Widerhold, 1680, ad vocem. Nous ne rapportons qu’une partie de la définition.

[11] Antoine Furetière, Dictionaire universel, contenant généralement touts les mots françois tant vieux que modernes..., La Haye-Rotterdam, Arnout-Renier Leers, 1690, tome 1, page de titre.

[12] Ibid., tome 1, « Preface ».

[13] Ibid.

[14] Ibid, tome 3, ad vocem. Au lieu de la définition complète, nous n’apportons que les emplois de passion nous paraissant les plus remarquables et ne figurant pas dans les autres dictionnaires mentionnés.

[15] Ibid., ad vocem.

[16] Antoine Arnauld, Grammaire générale et raisonnée…, Paris, P. Le Petit, 1679, p. 120.

[17] Dictionnaire universel françois et latin, vulgairement appelé Dictionnaire de Trévoux, Paris, les libraires associés, 5e éd., tome 1, 1752 [1e éd. 1704], « Avis sur cette Edition ».

[18] Ibid., tome 4, ad vocem..

[19] Le Dictionnaire de l’Académie française. Les huit éditions complètes du XVIIe siècle au XXe siècle, Cédérom, Version 1, Redon [1re éd. 1694 ; 2e éd. 1718 ; 3e éd. 1740 ; 4e éd., 1762 ; 5e éd., 1798 ; 6e éd., 1835 ; 7e éd., 1878 ; 8e éd., 1932-1935] ; 9e éd. 1992 (de A à Raidisseur), www.cnrtl.fr/definition/acad....

[20] Dictionnaire universel françois et latin…, op. cit., tome 1, « Avis sur cette Edition ».

[21] Dictionnaire de l’Académie française, 1re éd., 1694, « Préface ».

[22] Dictionnaire de l’Académie française, 7e éd., 1878, ad vocem.

[23] Là où les définitions n’apparaissent pas dans toutes les éditions, nous indiquons entre parenthèses la version concernée.

[24] Dictionnaire de l’Académie française, 9e éd., 1992, ad vocem (v. bibliographie).

[25] Jean Pruvost, Citations de la langue française, Paris, Bordas, 2009.

[26] Jean-Yves Dournon, Le grand dictionnaire des citations françaises, Paris, Acropole, 1982, ad vocem.

[27] Paul Robert, Divertissements sur l’amour, Paris, Société du Nouveau Littré, 1949. L’auteur explique dans son « Avertissement » le choix du titre : « La présentation des morceaux choisis sous la forme de dialogues a beaucoup diverti l’auteur de ce recueil et cela seul justifierait, à ses yeux, le titre adopté ». Et il demande l’indulgence du lecteur, tout en « pass[ant] sur les anachronismes ».

[28] Ibid., p. 48 ; p. 129.

[29] Geoffroy Linÿer, Dictionnaire de la langue de bois en politique, Paris, Les Belles Lettres, 1995, ad vocem.

[30] Raymond Queneau, Zazie dans le métro, Paris, Gallimard, 1959, p. 35.

[31] Jacques Cellard, Alain Rey, Dictionnaire du français non conventionnel, Paris, Masson, 1981, ad vocem.

[32] Ibid, [ad vocem.

[33] Ibid.

[34] Honoré de Balzac, Le Père Goriot, Bruxelles, Wahlen, 1835, p. 58.

[35] Alain Rey, Dictionnaire amoureux des dictionnaires, Paris, Plon, 2011

 

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