Les langues totalitaires à l’épreuve de la schizophonie.
Étude de L’oiseau Schizophone
de Frankétienne

Marie-Édith LENOBLE
Université Paris IV - Sorbonne

RÉSUMÉ

Les discours d’un régime dictatorial comme celui d’Haïti au temps des Duvalier s’approprient la parole. Face à une langue totalitaire, comment le poète peut-il encore s’exprimer ? C’est la question à laquelle se confronte Frankétienne dans l’Oiseau Schizophone, œuvre à la croisée du roman et du poème, qui met en scène Philémond Théophile, figure de l’artiste dissident. Arrêté par le Régime zozobiste – transposition des dictatures haïtiennes – , il est condamné à manger son livre. Si Frankétienne et son personnage sont confrontés à la tentation du silence, ils doivent leur salut à un mal étrange : la schizophonie. Cette variante littéraire de la schizophrénie, qui marque la rupture du poète avec le langage, est aussi un remède : celui par lequel Frankétienne recrée une nouvelle langue, celle de la vérité, à partir de laquelle se développent de véritables stratégies de résistance linguistique. Une langue susceptible de déjouer la censure tout en ouvrant au poète un espace de liberté.

Mots-clés :
Frankétienne – Schizophonie – Spiralisme – Haïti – Dictature – Duvalier – Poésie – Politique - Langue de bois.

ABSTRACT

Under a dictatorial system, such as Duvalier’s Haitian government, power tends to take over every word of the language. Confronted to such a totalitarian language, how can a poet still achieve a form of expression ? Frankétienne deals with this question in his work, L’Oiseau schizophone, a text at a crossroads between fiction and poetry. Its main character, the dissident artist Philemond Théophile, has been arrested by the “zozobiste Regime” (a fictional transposition of the Haitian dictatorship) and is sentenced to eat his own book. Facing the temptation of silence, Frankétienne and his character are saved by a strange disease : schizophonie. This literary version of schizophrenia materializes the gap which tears apart the poet and language but also provides a cure which allows Frankétienne to create a new language, a language of verity, in which he can build linguistic strategies. A language which is able to foil censorship while opening a free space for the poet.

Keywords :
Frankétienne - Schizophonie - Spiralism - Haiti - Dictatorship - Duvalier - Poetry - Politics - Political cant.

Introduction

Les discours d’un régime dictatorial, comme celui d’Haïti au temps des Duvalier, s’approprient la langue, les mots et les vocables, pour les mettre à son service. Face à une ou des langues totalitaires, comment le poète peut-il encore s’exprimer, vers quelle idée, vers quelles valeurs peut-il se tourner alors que tous les mots sont corrompus, toutes les phrases mensongères, toutes les déclarations vides de sens ? C’est à cette question que se confronte Frankétienne dans l’Oiseau Schizophone, œuvre indéfinissable, à la croisée du roman et du poème, « spirale » - dans le courant du spiralisme dont il est avec Jean-Claude Fignolé et René Philoctète l’un des chefs de file. Il développe une poétique de résistance où la quête esthétique devient une manière de lutter contre l’oppression des dictateurs aussi bien que contre une forme de fatalité qui semble frapper Haïti depuis près de deux siècles : la résignation, le renoncement.
La trame de l’Oiseau Schizophone repose sur l’intrigue suivante : Philémond Théophile, figure de l’artiste dissident et double de Frankétienne, arrêté par le Régime zozobiste, est condamné, pour avoir écrit une œuvre hautement subversive, à être enfermé nu dans une pièce vide et à manger son livre : « Par le biais de l’ambiguïté poétique vous avez entrepris de déprogrammer le cerveau des lecteurs […] votre écriture perturbe le système zozobiste » [1].
Cette intrigue est présentée dès les premières pages du livre. Très vite, on voit que Philémond est condamné pour avoir fait éclater et par là même dénoncé les cadres de la langue de bois, ce qui dans un contexte de dictature est passible de la pire sentence.
Le procès narré en mode parodique met à distance les tentatives de récupération du régime, de réintégration du livre maudit, de retour à la langue “politiquement correcte” au sens propre, c’est-à-dire celle que le pouvoir politique a décidé qu’on a le droit de parler. En étant condamné à manger son livre, Philémond Théophile est condamné à faire rentrer en lui cette logorrhée inepte, symptôme de sa maladie.
Dans l’œuvre de Philémond / Frankétienne s’inscrit en filigrane une parabole : un étrange oiseau, surnommé « Étoilise », est apparu en plusieurs endroits et son apparition a pour effet de rendre un peu d’espoir à ceux qui l’ont aperçu. Cet oiseau-comète est venu de Zilozanana, version paradisiaque d’Haïti, île tropicale de rêve qui s’oppose à Mascarogne – où l’on reconnaît la racine de charogne, chair en décomposition – , la pire vision possible d’Haïti où la corruption dans tous les sens du terme – pourrissement de la chair et corruption politique – est envahissante. L’Oiseau Schizophone met en opposition ces deux visions possibles de l’île d’Haïti qui se partagent les deux versants de l’œuvre. Frankétienne maintient par l’écriture et la poésie cette vision positive malgré les désastres et les malheurs qui ne cessent de s’abattre sur Haïti.

Au cœur de la dictature : la figure de Papa Doc

Il faut revenir sur le contexte politique haïtien depuis 1957 pour comprendre en quoi l’oppression évoquée dans l’Oiseau Schizophone n’a rien de métaphorique. À cette date, François Duvalier, surnommé Papa Doc, est élu à la tête du gouvernement, et « président à vie » jusqu’en 1971. Avant de mourir, il installe son fils Jean-Claude Duvalier au pouvoir pour continuer son œuvre. S’instaure avec eux un régime dictatorial d’une extrême violence qui laissera des traces dans la société haïtienne jusqu’à aujourd’hui.
Comme toute dictature, le régime duvaliériste repose sur la langue de bois, véhicule d’une idéologie de façade, à la fois arme de propagande et de terreur. Le sens de l’expression “langue de bois” est ici proche de son sens d’origine, la langue qui transmet l’idéologie du régime communiste de l’URSS, avec les particularités de l’idéologie haïtienne. Duvalier est devenu dans l’esprit du peuple haïtien l’archétype du dictateur, même si, pour le malheur d’Haïti, il ne fut pas le seul à exercer un gouvernement autoritaire. Frankétienne, sans jamais le nommer, le représente sous les traits de personnages hystériques, dont le langage met à nu leur volonté de puissance phallique.
Sous Duvalier, l’idéologie nationaliste est dominante. Le dictateur se présente comme le successeur des héros de l’indépendance d’Haïti, et le continuateur de l’idéal dessalinien (Dessaline est un héros de la Révolution haïtienne, à l’origine de la victoire sur la France et de l’indépendance d’Haïti ; par la suite, il s’autoproclame empereur et finit assassiné, après avoir exercé une effroyable tyrannie). Duvalier, ancien anthropologue, défend l’idéologie « noiriste », supposée vouloir rendre le pouvoir à la majorité noire en s’opposant à une aristocratie mulâtre dominante. En réalité, il sait aussi s’accorder les faveurs de cette bourgeoisie mulâtre en lui laissant plus de champ libre que ce qu’il le prétend. De plus, les discours de Duvalier sont émaillés de religiosité, dans une sorte de syncrétisme entre le vaudou et le christianisme. Il prétend être un grand houngan – sorte de sorcier ou de prêtre vaudou – figure du fameux Baron Samedi, l’un des loas les plus terribles de la mythologie vaudoue. Duvalier n’hésite pas dans ses discours à recourir au créole, mais c’est pure démagogie, pour provoquer l’émotion des foules.
Dans le pouvoir duvaliérien tout est pensé, tout est mis en scène, jusqu’à sa posture rigide qui lui donne une sorte d’aura surnaturelle. Un observateur le décrit ainsi : « C’est un petit homme portant lunettes et vêtu cérémonieusement de noir que les spectateurs peuvent contempler… Le long de son corps, ses bras pendent mollement ; jamais il ne bougera. Pas une crispation. Pas une étreinte. Peut-être est-ce voulu. Son visage luit de façon étrange, quasi-surnaturelle » [2]. La propagande est omniprésente ; dans les rues de Port-Au-Prince des affiches avec le portrait de Duvalier sont collées un peu partout, des slogans sont écrits sur les murs. Et cette théâtralité se retrouve à tous les niveaux du pouvoir ainsi que le constate Charles Etzer : « Il se pratique en fait un jeu d’apparence, une théâtralité de la fonction législative si bien menée que tout élu connaît parfaitement son rôle » [3]. Les serments quotidiens au drapeau sont obligatoires dans les écoles et les institutions, serments où sont proférés comme des formules rituelles les titres ronflants du dictateur : « L’Honorable Docteur François Duvalier, le chevalier sans peur et sans reproche, héritier de l’idéal dessalinien ». Ceux-ci sont également diffusés quotidiennement à la radio. Il existe même un catéchisme de la révolution publié par le gouvernement en 1964, qui prend pour modèle les catéchismes catholiques, avec un jeu de questions-réponses que doivent apprendre par cœur les écoliers et dont voici la teneur :

– Qui est Duvalier ?
– Duvalier est le plus grand Patriote de tous les temps, l’Émancipateur des masses, le Rénovateur de la Patrie Haïtienne, le Champion de la dignité Nationale, le Chef de la Révolution et le Président à vie d’Haïti. [4]

Ainsi, Papa Doc est un modèle littéraire se prêtant à toutes les caricatures. Dans l’Oiseau Schizophone, Frankétienne le représente en faisant varier la figure du dictateur-type, en le ridiculisant parfois mais sans sous-estimer le réel pouvoir de fascination que celui-ci exerce. Frankétienne traque la façon dont son pouvoir fonctionne. Dans l’extrait ci-dessous, il peint un portrait du dictateur :

Alors, il [le leader suprême] parlait en vociférant. Il parlait sans arrêt. Il parlait et déparlait, les yeux fermés, les bras pleins de geste, la gorge ouverte à la bégaudine des ombres et du vent. Et sa bouche foufouneuse se dévulvait pour éjaculer de temps en temps des flammes joyeuses qui léchaient les toitures et les murs de la ville. Les arabesques multicolores, les rabadaises démagogiques, les souvirames vertigineuses, les maniguettes poivrées et les philorianes explosives doudoulunaient d’ivresse euphorique les habitants des bidonvilles. Repus de la vapeur des mythes, les fornicons n’avaient guère besoin de manger pour vivre dans l’allégresse d’un carnaval perpétuel. [5]

Il ne faut pas sous-estimer l’adversaire ni le pouvoir de la langue de bois. Celle-ci peut être un art véritable, non dénué de beauté et même d’une terrible beauté, dans lequel le tyran excelle. Colorés, chaleureux, vifs et animés, ses discours séduisent, fascinent et finalement anesthésient la population dans une ivresse néfaste. Saoulés de mots, de belles paroles, de mensonges, les plus pauvres finissent par oublier même la faim. La population, dans une condition souvent misérable, est amenée à prendre pour parole d’évangile tout discours porteur d’espoir qui fait mine de s’intéresser à son sort. La misère favorise l’avènement des faux prophètes. Une bonne partie de la population se laisse ainsi, faute de mieux, bercer par le pouvoir quasi-magique de ces discours, sans se rendre compte qu’elle se laisse aller à l’apathie mentale, en d’autres termes à la « zombification ».
La langue de bois du pouvoir a tendance à exploiter deux modes de contrôle de la population : la séduction et la terreur. Frankétienne met en scène ces deux versants ; le dictateur est un grand séducteur aussi bien qu’un tyran effroyable :

Vaillamment, ils [les mascarognards] flumingèrent les scloumalands échoués dans les bas-fonds de la politique malvergugneuse et rissouquèrent les gongadines énoïsées d’alarmes contres les vilains zagovils qui tantôt s’égosillaient à maringuer des promesses nébuleuses enfromagées de lune pourrie en logomorphiant des formules engurvées de vide pour amougueser les naïfs, tantôt pantoyaient de rage pour intimider les ribousards irréductiblement hostiles à leur pouvoir archaïque maléfique. [6]

Les promesses nébuleuses, d’un côté, avec leurs formules vides destinées à séduire le peuple, de l’autre les menaces, la mise en scène de la colère destinée à faire taire l’opposition. Soit ce que Frankétienne appelle « logomorphier », c’est-à-dire donner la forme du langage à ce qui n’est pas du langage, faire passer pour une parole ce qui n’est que mots vides. La forme est alors le masque du vide, ce qui peut être une définition de la langue de bois.

Face à ce genre de manipulateur du langage, Frankétienne dessine la figure d’un poète guerrier qui devra livrer avec son ennemi une véritable joute verbale sans perdre de vue l’objectif de dire la vérité, gageure qui semble presque impossible. Le poète devra s’élever contre la langue totalitaire du pouvoir, une langue riche en métaphores et en figures de style, poétique à sa manière, où les mots sont utilisés comme des formules magiques dans une volonté de séduire, dans une volonté de provoquer des sentiments et des émotions.

De la crise politique à la crise poétique

Cette langue de bois creuse les mots jusqu’à en faire des coquilles vides. Dans un tel climat, le poète est confronté à l’impuissance de la langue. S’il ne peut parvenir à se faire entendre dans la cacophonie ambiante, si les mots ne sont porteurs d’aucune espèce de vérité, si la poésie ne change pas le monde, si la langue qu’on parle n’est autre qu’une logorrhée, signe d’un esprit malade, dialecte personnel incompréhensible et qui n’a pas de sens, alors peut-être qu’il vaut mieux se taire. Frankétienne déclare dans une interview réalisée par Yves Chemla et Daniel Pujol :

Je suis arrivé dans L’Oiseau Schizophone à la limite extrême, l’écriture du cri. […] Ce qui pour moi qui ai vécu d’abord la langue de bois des politiciens haïtiens [puis] celle de Duvalier […] est décisif. […] C’est pour ça que dans la période de gestation de L’Oiseau Schizophone, j’ai vécu avec la conscience que les mots avaient perdu leur sens. La possible impuissance de la parole a été ma préoccupation principale lors de l’écriture de ce texte. [7]

En fait, ce n’est pas tant la langue de bois des Duvalier père et fils qui provoque cette crise chez le poète, que la continuation de la langue de bois après le grand « déchoukaj », c’est-à-dire après que Duvalier fils eut été destitué du pouvoir et que de sombres politiciens se furent succédés jusqu’à un nouveau président porteur d’espoir : Aristide et son mouvement Lavalas. Mais son règne, lui-même entrecoupé d’un coup d’état et d’une dictature militaire, tombe vite dans les mêmes failles que celui de Papa Doc. Les Chimères remplacent les Tontons Macoutes, avec la même fonction : intimider, torturer voire supprimer les opposants. Le discours du prêtre remplace celui du houngan mais le peuple haïtien continue de souffrir.
D’autant que la langue de bois, comprise comme un langage construit pour masquer le vide, n’est pas l’apanage des seuls dictateurs. Frankétienne renvoie dos à dos deux discours qui peuvent paraître s’opposer, celui des dictateurs et celui des démocraties occidentales, complices. Les habitants de l’île portent la mémoire des humiliations qui viennent de tous côtés.

Et ils [les mascarognards] n’avaient encore rien oublié de leur passé chargé d’humiliations, de frustrations et de souffrances… Et ils n’avaient nullement pas avalé leur bile, ni étouffé la chanouille des reproches, ni éteint le brasier des rancunes contre tous ceux là qui, d’un côté comme de l’autre étaient les auteurs, les responsables et les complices de cette horrible catastrophe, l’engloutissement de l’île dans un immense marécage de cravinailles et de vitrioline merdeuse. [8]

S’ajoute à ces deux niveaux de langue de bois celui des médias, qui répercutent la situation de chaos dans les gros titres des journaux, ressassent les mêmes formules dont le sens finit par s’émousser.
C’est à ce moment donc que le poète, à la limite du désespoir, est tenté de se taire ; il a entendu trop de discours, trop de paroles, lu / vu trop de mots, la langue de bois exerce une autorité vraiment totalitaire sur les esprits de tous sans que rien ne s’améliore dans la situation réelle. Il subit à ce moment-là la tentation du silence.

Il n’eût vraiment fallu qu’un seul grain de poussière pour que ma voix s’éteignît au fond du gouffre et que se brisât d’un coup l’élan des mots jumeaux. [9]

Mais le silence, c’est l’abdication, le renoncement et finalement la mort. Alors si le désir de vivre est plus fort, le désespoir cède le pas à l’élan sans cesse renouvelé de l’écriture.

Si tu veux vraiment mourir
commence par te taire.
Mais si tu veux vivre
parle
parle plus fort que le fracas de ton corps. [10]

De la schizophrénie à la schizophonie

Mais comment reprendre la parole, comment exprimer un sens alors que la langue totalitaire a eu pour effet de séparer le poète de ce qui est le plus essentiel à son art : la langue, les mots ? Coupé de la réalité, le poète est une victime comme les autres de la langue de bois, et il a développé des symptômes de schizophrénie, symptômes qui se retournent contre lui dans l’accusation du régime zozobiste :

Vous êtes un schizophrène irrécupérablement perdu dans le vertige de la masturbation, et de surcroît souffrant d’une schizophasie incurable. Un vieux mégalomane fourvoyé dans l’inextricable cinéma des psychoses et des rêves tourmentés. [11]

Le poète-schizophrène n’a plus accès au réel ; prostré, replié sur lui-même, il développe un langage non destiné à la communication et qui n’est pas censé s’extérioriser, incompréhensible aux esprits sains et qui répète de façon obsessive ses fantasmes malsains, son angoisse existentielle et ses espoirs insensés. C’est pourtant au sein de ce langage, paradoxalement, que Frankétienne va trouver sa voix. De la schizophrénie, maladie, passivité, impuissance, Frankétienne tire la schizophonie, poésie, voix féconde. La schizophonie devient donc à la fois la maladie dont il est victime et son remède magique contre l’aphasie. La schizophonie, c’est le poète coupé de la langue, les mots coupés de leur signification, les signifiants séparés des signifiés. Mais la schizophonie, c’est aussi cette langue inventée qui mêle le français au créole, peuplée de néologismes aux sonorités bizarres, cette langue nouvelle, inouïe, qui souffle tout sur son passage.
C’est une langue obscène, au sens où le sexe omniprésent est mis sur le devant de la scène. Les luttes de pouvoir sont des luttes de désir. Le pouvoir, avec la figure du dictateur, est une puissance phallocratique à combattre mais pour la combattre le poète est lui aussi armé de son sexe. Les deux pôles du désir s’affrontent : le pôle néfaste qui est pulsion de mort (où Éros rejoint Thanatos), volonté de contrôle qui s’oppose au pôle positif, pure jouissance éjaculatoire et libératoire. Ce que cherche à faire Frankétienne, c’est à ramener le désir du côté de la création, à faire de toutes les pulsions des accouplements féconds. En cela, l’Oiseau Schizophone est une « machine désirante » au sens deleuzien, machine qui brise les tabous du sexe et qui préfère le langage poético-pornographique, où la langue se fait chair, à la langue de bois.

Ayant découvert cette nouvelle source d’inspiration, Frankétienne peut développer, en pactisant avec la folie, ses stratégies de résistance linguistique.

Stratégies linguistiques de résistance

Logophagie et collage

De tous ces discours qui nous envahissent, l’œuvre de Frankétienne parvient à se nourrir. Elle dévore et recycle les mots de la langue de bois. Cette manière d’assimiler tout type de discours tend à faire de L’Oiseau Schizophone une œuvre monstrueuse. Le collage d’éléments disparates, mis en scène par l’utilisation de plusieurs formes de typographie, de plusieurs tailles de police, produit des effets de sens qui vont du grotesque au tragique et des niveaux de lecture multiples. On peut ainsi accéder à plusieurs modes de lectures : lire seulement les mots en gras qui se détachent de la page comme s’ils étaient des titres ou des fragments découpés dans des journaux.
Au hasard des pages on peut lire : « Les guerriers de la solitude », « la résurrection du pouvoir », « terrorisme rebelle, une vocation de gaspillage », « le déchoukage », « une idéologie répressive », « la paix armée s’explique », « l’enfer d’un pouvoir politique corrompu », « pas de pain, le peuple affamé », « la conquête de la liberté », « favoriser le changement », « la tradition et les droits de l’homme », etc. Et même des formules publicitaires du type : « les hommes n’ont pas fini d’aimer les voitures », collée dans le texte en diagonale à la manière des poèmes ready-made.
Ces formules répétées dans tous les médias, occidentaux comme haïtiens, subsistent, flottent à la surface du texte comme des résidus inassimilables. Les images rhétoriques des différents niveaux de langue de bois sont des « fleurs indigestes » dans la langue poétique logophage qui tente malgré tout de les absorber.

Figures de la résistance

À un niveau micro-structurel, Frankétienne a recours à divers procédés pour mettre en scène, dénoncer et finalement sortir de la langue totalitaire. Un des procédés les plus simples est le retournement de l’euphémisme. Sous le régime de Duvalier, les milices assignées officiellement à sa sécurité – en réalité chargées d’intimider, d’arrêter, de torturer tout opposant potentiel – avaient pour titre officiel : « Les Volontaires de la Sécurité Nationale ». Un bel exemple de langue de bois qui utilise une formule à la fois évasive (elle ne définit pas la fonction ni le rôle) et ronflante, avec force majuscules. Leur surnom créole, « tontons macoutes », illustre l’ambiguïté dans laquelle se trouve la population à leur égard et répète l’euphémisme : il s’agit bien de croque-mitaines (macoutes en créole) mais de croque-mitaines familiers, qui ne semblent pas dangereux, à l’instar de Papa Doc, le surnom de Duvalier. Frankétienne rétablit la vérité dans une parodie de discours officiels en désignant les troupes à la solde du pouvoir mascarognard de L’Oiseau Schizophone comme des SACACAS (Service Anticamoquin Anticulturel pour les Actions Criminelles et les affaires Secrètes) [12]. À partir de là, on saura à quoi s’en tenir, sur leur nature comme sur la finalité de leurs actions.
Toujours dans le but de dénoncer la langue de bois, Frankétienne emploie également des mots-valises qui condensent l’expression tout en lui donnant une allure d’étrange nouveauté :

Il s’était toujours méfié des mystificateurs qui maribousaient le peuple avec des mots confus, des chiffres tortueux, des pataraffes magigrideuses et des mardigratures épouvantables. [13]

Le substantif « maribou », sorcier, est transformé en verbe conjugué à l’imparfait, ce qui donne « maribousaient » ; « pataraffe » est composé de paraphe, les initiales qu’on appose au bas des documents officiels et de pâté, qui les transforme en gribouillage. Ces « pataraffes » sont « magigrideuses », adjectif composé à partir des substantifs « magie » et « grigri ». Et enfin « mardigrature », mixte de mardi-gras et de rature. Soit des carnavals sordides qui annihilent le sens du vrai Carnaval.
On voit dans cet exemple le paradoxe d’une écriture oblique qui dénonce la confusion de la langue des politiques. Frankétienne a tendance à rendre la langue opaque par un surplus de figures de style et une torsion des mots. Ces procédés font éclater le sens, surchargent la dénonciation avec ironie et entravent la clarté de la lecture. Cet exemple reste cependant analysable et les mots sont décomposables, ce qui n’est plus le cas de certains passages où les mots totalement inventés agissent comme des « particules d’énergie sensuelles », selon une formule de l’auteur, et en deviennent quasi-indéchiffrables : « La thorue mordait les mobins poussiéreux et soufflait sur la guinouve cinéraire tandis que vacillaient la borflure dans la violence inouïe des juvières éclatées et la drugance inée des racoves effrenées ». La syntaxe est familière, certains mots sont indemnes, et l’ensemble donne l’image d’une atmosphère.

Vers la création d’une nouvelle langue

Le poète a une mission : lutter contre la catachrèse, ce processus par lequel les mots perdent peu à peu leur charge sémantique à mesure qu’on les utilise et qu’on les répète. Frankétienne l’explique dans un entretien :

Dans L’Oiseau Schizophone, j’ai dû créer quatre ou cinq mille mots…
C’est vrai, nous avons à résister à l’érosion, à l’usure des mots. Que ce soit dans la vie quotidienne ou dans la politique, les mots ont perdu leur sève. Et avec le langage, c’est aussi la pensée qui s’appauvrit. C’est comme ça qu’on zombifie, qu’on chimèrise les gens !… Comment moi, artiste, puis-je continuer à utiliser les mots “ démocratie ”, “ amitié ”, “ liberté ”, “ amour ”, “ justice ”…, des mots aussi galvaudés, dévitalisés… Il me faut donc créer mes propres matériaux. [14]

Il n’est pas possible de dénoncer la langue de bois en utilisant telle quelle la langue de l’adversaire. Il faut prendre ses distances avec « l’usage commercial du langage », selon une expression de Mallarmé, et parvenir à la création d’une nouvelle langue qui restitue aux mots leur charge dénonciatrice. Il faut trouver de nouveaux vocables : « Je dis dolorance pour ma douleur ». Le poète dit « dolorance » parce que « douleur » a perdu son sens dans un pays marqué par la violence et la souffrance depuis des siècles. Choisir le mot « dolorance », c’est opérer une transmutation poétique qui rend au concept sa charge émotive de fulgurance.
La langue de bois telle que nous l’avons envisagée jusqu’ici dans ces multiples dimensions n’est pas une novlangue dans le sens où elle ne crée pas de nouveaux mots. Au contraire, elle s’empare des mots de tous, de tous les mots dans un totalitarisme sans faille. Elle ne réduit pas tant le vocabulaire qu’elle ne confisque la totalité de celui qui existe. En cela, et paradoxalement, la langue de bois encourage la création. Il faut inventer des tours, créer des détours pour dire le réel et le vrai. Les mots, dans la langue schizophone, sont saisis dans toutes leurs dimensions, ils deviennent des particules d’énergie sensible.

De l’ambiguïté stratégique à l’esthétique spiraliste

L’avantage de la schizophonie c’est que son opacité la rend difficilement compréhensible. Or les écrivains qui produisent dans des périodes de dictature, de censure et de répression, sont contraints de recourir à des stratégies qui leur permettent d’y échapper. Ils sont alors à une limite ténue où leur propre art pourrait passer pour de la langue de bois : le refus de dénoncer clairement les faits, le double langage, la généralisation et même l’utilisation des figures favorites de la langue de bois : l’allusion, le détour, l’hyperbole, la complexification du style et quelques barbarismes… La langue de L’Oiseau Schizophone est également une langue / gangue protectrice. Ainsi, la langue de bois est bien à l’origine d’une fécondité, et ce, doublement : une langue qui s’oppose à la langue de bois du régime et des médias, qui dénonce le mensonge et l’hypocrisie du pouvoir mais aussi une langue qui flirte avec les propriétés de la langue de bois pour se maintenir à l’abri de l’oppression et pour ne pas être engloutie par le silence.
Philémond Théophile est ainsi condamné pour le pouvoir subversif de son œuvre mais également pour l’ambiguïté fondamentale de son discours, son illisibilité provocatrice pour les alliés du régime : « Vous avez adroitement codé votre écriture pour transmettre des messages ésotériques vers les antennes des sociétés secrètes de Zilozanana » [15].
Par quoi on pourrait penser que ce qui définit la langue de bois ce serait moins sa forme, moins les techniques auxquelles elle recourt, moins ses moyens linguistiques, que sa finalité. Ce n’est pas parce qu’une langue masque la vérité, la fictionnalise, ment, en d’autres termes, qu’elle est une langue de bois. C’est bien la finalité qui la définit, finalité politique : servir un régime autoritaire (dans l’acception première de l’expression).
La nécessité d’écrire et d’écrire sous cette forme pour dénoncer un ou des régimes dictatoriaux a pour origine une volonté de résistance et/ou d’adaptation au pouvoir politique. Il s’agit de « procéder à la réinvention du langage, articulant son discours selon des systèmes d’écriture propres à déjouer la vigilance du pouvoir tout en garantissant à la littérature un épanouissement continu », ainsi que l’explique Joseph J. Ferdinand dans son article « Doctrines littéraires et climats politiques sous les Duvalier » [16].
Mais la nécessité politique de ne pas dénoncer le régime trop explicitement croise, dans une heureuse coïncidence d’époque, l’esthétique moderne ou post-moderne, celle du structuralisme et du nouveau roman. Frankétienne, à la croisée de ces courants d’avant-garde et de la soumission à un régime autoritaire qui oblige à la plus grande prudence, découvre son esthétique personnelle : une esthétique du marronnage révoltée aussi bien contre le pouvoir que contre la langue elle-même, une esthétique qui ne lui impose pas de cadre et lui permet d’exprimer sans restriction sa révolte, ses rêves, ses désespoirs, ses fantasmes et ses élans. Cette esthétique, c’est le spiralisme, dont il est l’un des fondateurs : « La spirale représente un genre nouveau qui permet de traduire les palpitations du monde moderne. L’œuvre spirale est constamment en mouvement. C’est ce qui explique en partie cette suite de ruptures dans le développement du texte. D’ailleurs, il n’est nullement nécessaire de construire l’œuvre à partir d’un sujet précis. Écrire devient dès lors une véritable aventure, celle d’un récit multipolaire où chaque mot, jouant le rôle de déclic, est susceptible de se transformer en noyau prêt à se désagréger pour donner naissance à d’autres entités verbales. En ce sens, la spirale est fondamentalement une œuvre ouverte, jamais achevée. La spirale est une tentative de saisir le réel dans la diversité de ses aspects » [17]. Autant la langue de bois est immobilisme, autant la spirale est mouvement perpétuel, à la fois insaisissable, incontrôlable et féconde.
Une fois cette esthétique acquise, et puisqu’elle trouve également sa légitimité dans la modernité littéraire, elle est pour lui la meilleure voie, le contraire d’une compromission avec le régime. Dans une interview, il répond à Jean Jonassaint sur ce thème : « S’aménager un espace physique ; c’est ne pas pactiser avec le régime, c’est le fuir et se renfermer, se replier sur soi-même et à l’intérieur de l’écriture dans un espace de marronnage rendu possible par l’utilisation des techniques du nouveau roman » [18].
À la chute de Duvalier fils, alors que la parole regagne en liberté, Frankétienne maintient et approfondit cette esthétique à la limite du lisible. C’est que la fin de la dictature brutale et franche n’implique pas la fin de la langue de bois. Le contexte politique lui a donné son esthétique, mais cette esthétique a une vie au-delà de la politique et la lutte contre la langue de bois ne s’arrête pas à la lutte contre la propagande duvaliériste, elle se poursuit contre celle de ses successeurs, contre celles des discours extérieurs bien-pensants sur la « situation » d’Haïti et contre celles des journaux ou même de la publicité.

Conclusion

À toutes les langues de bois, et à leur rigidité maladive, Frankétienne aura ainsi opposé une langue de feu, capable de les dévorer et de les réduire en cendre et ce faisant de produire un éclat incomparable :

Art et politique
Poussière étincelante. Métaphores subversives. Feu sublime d’écriture absolue balayant les ultimes crasses de la mémoire.
Christ pur sang, j’escalade mes montagnes au tranchant des mystères, loin des ouvrageries prosaïques et des broderies quotidiennes. [19]

L’Oiseau Schizophone est un oiseau de feu au verbe fou et destructeur, qui ouvre sur son passage la voie de l’espoir au milieu de la tourmente. L’Oiseau schizophone, c’est à la fois, une figure du poète qui continue son chant, l’Œuvre telle qu’elle se donne à lire et Étoilise, cette apparition qui suscite tant de commentaires et qui fait cheminer Haïti vers Zilozanana plutôt que vers Mascarogne. Les langues totalitaires auront en dépit de tous les obstacles été vaincues par la schizophonie. Paradoxalement elles auront même été à l’origine d’une nouvelle esthétique. La dictature n’est pas parvenue à museler la liberté créatrice. Frankétienne explique que ce contexte chaotique est fécond : « À l’encontre du point de vue qui voudrait que la répression, la tyrannie, le totalitarisme tuent et détruisent toute motivation créatrice, moi j’ai vécu le phénomène contraire parce que l’écriture a été pour moi une nécessité » [20]. Il a trouvé son espace de liberté dans la création d’une nouvelle langue et dans la pratique d’une nouvelle esthétique. Pour un poète comme Frankétienne, la prose, la linéarité et la rationalité du discours sont du côté de la langue de bois tandis que la poésie, la spirale et la folie du langage tentent de rejoindre le vrai.


BIBLIOGRAPHIE

- FRANKÉTIENNE, L’Oiseau Schizophone (spirale), Jean-Michel Place, Paris, 1998.

- FRANKÉTIENNE, Ultravocal, Hoëbeke, Paris, 2004.

- CHEMLA Yves, PUJOL Daniel, « Entretien avec Frankétienne », in Notre librairie, n°133, 1999.

- DIEDRICH Bernard, BURT Al, Papa Doc et les tontons macoutes : la vérité sur Haïti, Henri Deschamps, Port-au-Prince, 1986.

- ETZER Charles, AZOULAY Gérard, DILLON Jean-Claude, Le pouvoir politique en Haïti, de 1957 à nos jours, Karthala, Paris, 1994.

- KAUSS Saint John, « Le spiralisme de Frankétienne » [en ligne]. Avril 2007. Disponible sur : www.potomitan.info/kauss/spiralisme.php.

- TOUAM BONA Dénétem, « Écrire Haïti… Frankétienne, Lyonel Trouillot, Gary Victor », in Drôle d’époque, n°14, printemps 2004.

- Écrire en pays assiégé, Haïti, Writing Under Siege, édité par Marie-Agnès Souriau et Kathleen M. Balutansky, Rodopi, Amsterdam – New-York, 2004.

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[1] Frankétienne, L’Oiseau Schizophone, Jean-Michel Place, Paris, 1998, p. 16-17.

[2] B. Diederich, in Papa Doc et les tontons macoutes : la vérité sur Haïti, Henri Deschamps, Port-au-Prince, 1986, p. 206.

[3] Le pouvoir politique en Haïti, de 1957 à nos jours, Etzer Charles, Gérard Azoulay, Jean-Claude Dillon, Karthala, Paris, 1994, p. 183.

[4] Ibid., p. 268.

[5] L’Oiseau Schizophone, op. cit. , p. 132.

[6] Ibid., p. 202.

[7] Paru dans Notre Librairie, n°133, 1999.

[8] L’Oiseau Schizophone, op. cit., p. 640.

[9] Ibid., p. 259

[10] Frankétienne, Ultravocal, Hoëbeke, Paris, 2004, p. 267.

[11] L’Oiseau Schizophone, op. cit., p. 19.

[12] Ibid., p. 13.

[13] Ibid., p. 184.

[14] « Écrire Haïti… Frankétienne, Lyonel Trouillot, Gary Victor », entretien avec Dénétem Touam Bona, in Drôle d’époque n°14, printemps 2004.

[15] L’Oiseau Schizophone, op. cit. , p. 16

[16] in Écrire en pays assiégé, Haïti, Writing Under Siege, édité par Marie-Agnès Sourieau et Kathleen M. Balutansky, Rodopi, Amsterdam – New-York, 2004, p. 195.

[17] Propos recueillis par Saint John Kauss, « Le spiralisme de Frankétienne » [en ligne]. Avril 2007.
Disponible sur : www.potomitan.info/kauss/spiralisme.php.

[18] « D’un exemplaire créateur souterrain : entretien avec Frankétienne », in Ecrire en pays assiégé, op. cit., p. 266.

[19] L’Oiseau Schizophone, op. cit., p. 204.

[20] « D’un exemplaire créateur souterrain », art. cit., p. 258.

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