Carlo MONGARDINI « Le Nouveau capitalisme et la société de contingence »

Conférence du 24 septembre 2007 à l’UPV

Sandrine Bretou

L’Institut de Recherches Sociologiques et Anthropologiques – Centre de Recherches sur l’Imaginaire (E.A. 3025) et le Département de Sociologie – Master Recherche de Sociologie, de l’UFR V « Sciences du Sujet et de la Société » de l’université Paul-Valéry – Montpellier III, ont organisé une conférence du Professeur Carlo Mongardini, de l’Université de Rome « La Sapienza », Département de Sciences politiques, sous la présidence du Professeur Patrick Tacussel, Directeur de l’IRSA-CRI.

Le professeur Patrick Tacussel ouvre cette conférence par une présentation du conférencier, qui est non seulement un collègue, mais également un ami depuis 15 ans. Il insiste sur les diverses rencontres à Rome et à Amalfi en Italie et à Montpellier en France. Devant une forte assistance d’étudiants, Patrick Tacussel insiste sur l’intérêt qu’il y a pour des universitaires à être polyglotte. L’exemple de Carlo Mongardini, italien qui parle un très bon français, est l’occasion de le souligner.

Cette conférence a pour thème le nouvel aspect du capitalisme, qui modifie les structures de la société et les processus sociaux, sans oublier les aspects de l’individu dans la société. Carlo Mongardini analyse le passage du capitalisme industriel au capitalisme financier comme un processus d’abstraction, par lequel le capitalisme s’est détaché des hommes et des territoires : devenu purement spéculatif, celui-ci ne connaît plus de frontières, il se libère de l’emprise du politique et s’affranchit des problèmes sociaux. Ce mouvement peut être relié à la fluidification des moyens d’échange (phénomène déjà analysé par Georg Simmel, dans sa Philosophie de l’argent).

Il existait et existe toujours un débat sur le capitalisme et l’impact de la vie quotidienne. Le paradoxe tient au fait que le capitalisme, dans sa radicalisation, aboutit à une concentration des capitaux, des négociations et d’acquisition, et que dans la vie quotidienne, nous avons désormais plus une culture du présent. On est en présence d’un « homme de contingence ».

Weber a développé des idées sur le capitalisme en tant que force la plus importante de la modernité. Il est vrai que les auteurs allemands ont beaucoup travaillé sur le capitalisme, de l’École de Francfort à Max Scheler. On assiste à une transformation du capitalisme industriel en un capitalisme financier, amenant à un certain « régime de masse » qui concentre l’homme dans cette culture du présent. Trois questions se posent alors :

- Comment est né le capitalisme ?

- Comment s’est-il développé ?

- Plusieurs auteurs postulent que le capitalisme va mourir, la question est alors pourquoi ?

Pour Joseph Schumpeter, le capitalisme suffoque par la bureaucratie et s’adapte au socialisme ambiant, il parle en termes de « destruction créatrice » du capitalisme. C’est un « processus constant de suppression de toutes ses crises ». Carlo Mongardini postule une limite du développement dans les années 1970, où les industries sont localisées, et on assiste alors à une transformation en un capitalisme financier sans frontières ; on parle de globalisation (technologique, économique, sociale…) qui se détache du coup des problèmes sociaux.

Le capitalisme « s’est libéré », il adopte une attitude spéculative par rapport à l’évolution économique. L’homme du quotidien est perçu seulement comme un consommateur. Du point de vue du capitalisme, par son expansion, il y a des processus nécessaires comme la dé-substancialisation de la localisation « visible » des industries, une communication globale, ainsi que des idées économistes radicales. L’imaginaire collectif diffuse le besoin de sécurité, et créé les conditions de la contingence. Ces conditions font augmenter les écarts entres les différents groupes. C’est alors une société où les libertés personnelles sont réduites. On assiste à une transformation anthropologique de l’individu, qui subit une scission entre l’homme économique et son émotion, il devient par conséquent « homme de masse ». On définit désormais l’« individu » par son moi égoïste et son effacement dans l’homme de masse. Pour Carlo Mongardini, ces effets sont à attribuer à la force du capitalisme.

À ce processus correspond le développement d’une société de contingence, dans laquelle l’homme, démuni de ses forces créatrices, est soumis aux injonctions du capitalisme et au principe de nécessité. La forte pression de la réalité et la recherche de sécurité sonnent le glas de l’homme revendicatif. L’homme de revendication et sa fréquentation des phénomènes de masse assuraient à donner une réelle forme d’identité collective. La dissolution progressive des formes culturelles, des cadres de pensée, atteint toutes les dimensions de la vie sociale. Elle affecte le politique (impossibilité de produire des diagnostics « objectifs » concernant les problèmes et impossibilité de s’accorder sur les solutions à leur apporter) et les expériences du vécu social (les individus éprouvent des difficultés à se représenter le social, à se projeter dans le passé ou l’avenir, à penser sur le long terme). Ainsi la culture du présent apporte une certaine « apothéose de la mort », d’où la force créatrice du groupe, par une société qui se dissout dans cette culture du présent.

La situation de contingence est étudiée comme la condition de l’individu moderne. Les conditions de contingence sont des conditions socio-psychologiques du « tout est possible », mais aussi de conjoncture, des circonstances du quotidien qui nécessite un phénomène constant. Elle impose un système de nécessité au présent, le besoin de sécurité. En effet la situation de contingence se radicalise, ainsi nous devons étudier son influence sur le social et l’économie. La contingence change la domination et les conditions de la domination.

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Questions du public :

Martine Xiberras : Dans le phénomène de massification, peut-on voir une recomposition ?

C. Mongardini : Il y a une polarisation des aspects :

- dans la forme du capitalisme qui se soustrait de la vie réelle sociale, en plus du jeu spéculatif du capitalisme.

- les problèmes de la vie quotidienne (le fondamentalisme religieux en est une conséquence directe) représentés par une identité forte qui représente le centre de la société. C’est une radicalisation des deux pôles.

- les problèmes de forme juridique, ainsi que l’État-nation affaibli, les problèmes de souveraineté, de conflits. La souveraineté est limitée dans un espace. Mais la volonté des États est l’unité.

- les problèmes de masse qui se sont développés, on parle de phénomènes de masse. L’individualité est partagée entre deux positions : le phénomène de masse diminue la créativité qui est un point central d’une société socialisée mais touchée par la radicalisation du capitalisme.

Jean-Bruno Renard : Le nouveau capitalisme, en créant chez les individus un sentiment d’absence de contrôle de la sphère socio-politico-économique, ne favorise-t-il pas les théories conspirationnistes, en particulier néo-antisémites ?

C. M. : Il y a la possibilité des guerres de religion. On assiste à une régression sur le pivot religieux qui crée une condition de culture. Le développement vers un conflit de culture fondé sur le fondamentalisme religieux est un contraste de plus en plus fort. Mais on ne peut pas réduire la culture à un conflit religieux.

Dans la salle : Comment le capitalisme instaure-t-il la peur ? Est-elle nécessaire au comportement d’achat ?

C.M. : La situation culturelle utilise la peur comme un instrument de domination. On crée un ennemi, la peur est alors un instrument de pouvoir. On tient sous contrôle la « masse ». C’est une forme de régression. L’homme moderne serait disposé à renoncer à une partie de sa liberté pour plus de sécurité. Il y a un rapport consumériste en regard d’une menace permanente. La production technologique et la structure de protection se servent ainsi de la peur.

Dans la salle : La transformation anthropologique de l’homme capitaliste se fonde-t-il sur le caractère anthropologique ou sur les problèmes de l’homme ?

C.M. : Il y a une volonté économiste, une capacité à générer des besoins. L’endettement croît chaque jour, en lien avec la concentration au présent. Il y aurait une mentalité sans culture, on se pose sur les problèmes du jour, il n’y a pas de projet de société, les politiques sont pragmatiques avec les problèmes à résoudre aujourd’hui.

Dans la salle : La contingence affecte-t-elle le débat sur l’environnement ?

C.M. : Il y a une même division : entre l’idéologie, avec des mesures radicales à prendre, et la vérité qui est réaliste. La contingence se définit par des mesures sur les problèmes d’aujourd’hui, et sur le fait de penser aux générations futures, qui est un idéal.

P. Tacussel : Il y a une interdépendance. La question de l’environnement est d’emblée mondiale, mais ne peut empêcher des pays de payer une amende et de continuer à polluer. C’est du domaine de la rançon, un « échange entre pirates ». C’est en quelque sorte une privatisation de la violence publique, une violence légale. Les États et micro-États sont créés pour être en lieu et place des armées du pays de plus en plus dans l’illégalité. Le phénomène a toujours existé mais il avait un peu disparu avec la modernité, et revient maintenant que l’on est sorti de la modernité. La vision de Simmel sur l’individualisme est dépassée.

C. M. : Dans la vie privée, Schumpeter avait prévu le rapport entre la création de grands espaces et cet espace de création en groupe privé. Quant à l’individu, on ne doit plus en parler en tant que tel.

Patrick Tacussel termine en remerciant Carlo Mongardini. Lors de cette conférence, il y avait environ 60 personnes dans le public, dont beaucoup d’étudiants, et le corps enseignant en sociologie était également bien représenté. Plusieurs livres de Carlo Mongardini ont circulé pendant la conférence, pour montrer l’envergure des travaux menés par cet éminent chercheur.

Sélection d’ouvrages

Ouvrages de Carlo Mongardini :

Economia come ideologia. Sul ruolo dell’economia nella cultura moderna, Milano, Franco Angeli, 1997, 224 p.

Le dimensioni sociali della paura, Milano, Franco Angeli, 2004, 128 p.

La società del nuovo capitalismo. Un profilo sociologico, Roma, Bulzoni, 2007, 110 p.

Ouvrages collectifs dirigés par Carlo Mongardini :

Le trasformazioni del politico, C. Mongardini et G. de Finis (dir.), Roma, Bulzoni,1996.

Sociologia del futuro, C. Mongardini (dir.), Roma, Bulzoni, 2004.

Relu et corrigé par M. Patrick Tacussel et M. Jean-Bruno Renard.

 

Dernier ajout : jeudi 22 novembre 2007. — © RUSCA 2007-2010
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