Jean- Martin RABOT, « La remythologisation du monde »

Conférence du 10 avril 2008 à l’UPV

Par Julia Sa Pinto Tomas

L’Institut de Recherches Sociologiques et Anthropologiques - Centre de Recherches sur l’Imaginaire (IRSA-CRI / EA 3025) a organisé une conférence du Professeur Jean-Martin Rabot (Institut des Sciences Sociales de l’Université du Minho, Portugal), sous la présidence du directeur de l’IRSA-CRI, le Professeur Patrick Tacussel.

La conférence a eu pour thème la présence du sacré dans la vie quotidienne. Le Pr. Rabot débute son discours par une remarque sur la verticalité et l’horizontalité du sacré. Au premier abord on ne pourrait que remarquer l’évidente verticalité des rapports entre « le créateur et ses créatures », mais avec un regard plus attentif nous pouvons constater une horizontalité des rapports entre les hommes. Or ces relations réciproques sont issues de mouvements convergents mais surtout divergents. En effet, l’époque contemporaine, la postmodernité met en évidence une religiosité qui se traduit selon J.-M. Rabot par « l’adhésion polythéiste des groupes sociaux à une série de valeurs qui s’opposent les unes aux autres ». L’antagonisme des valeurs, nous rappelle le professeur en faisant référence à Max Weber et Georg Simmel, est une relation sociale. « C’est dans le vécu de valeurs communément partagées que se forment les groupes sociaux, qu’ils se consolident et se séparent mutuellement selon le principe de l’attraction et de la répulsion. » L’articulation avec la pluralité est sans aucun doute une des caractéristiques de la société postmoderne, c’est d’ailleurs pour cela qu’elle est « profondément polythéiste ».

J.-M. Rabot distingue deux manières de voir la sociabilité humaine : « les philosophies de l’histoire » (dénonçant un point de vue linéaire voire même évolutionniste) et la « phénoménologie de la vie » (qui se traduit par un point de vue cyclique). La première perspective, les philosophies de l’histoire, soutient les idées de progrès, de construction rationnelle, d’organisation et surtout d’unité. Cependant, comme le remarque le sociologue, ces conceptions omettent la pluralité de l’être humain et le fait que les valeurs unissant les groupes sociaux ne sont jamais consensuelles. Par conséquent, l’uniformisation culturelle ne s’est pas réalisée comme le présupposaient certains penseurs ; au contraire, de nouvelles formes de subversion apparaissent face à l’oppressante « culture de masse » (Theodor Adorno). Rabot cite d’ailleurs quelques exemples comme les « fous du volant » contre la « Tolérance zéro », les « fous de Dieu » contre les principes laïcs, et contre « la verticalité que la civilisation occidentale a érigé en symbole de pouvoir, se pointent les avions-suicide ». Bref, les « folies sociétales » postmodernes se traduisent par une dénégation des idéaux de la modernité et simultanément par une redécouverte des instincts et des passions. En effaçant la passion, les philosophies de l’histoire ont perdu toute opportunité de comprendre, ne fusse qu’un peu, « le tragique humain ».

La deuxième perspective, la phénoménologie de la vie, reconnaît au contraire le caractère des contradictions et des passions, conduisant ainsi à l’acceptation des incohérences et des imperfections du monde. À l’encontre de la pensée moderniste qui réfute le retour du sacré, le postmodernisme voit un « réenchantement du monde » (Michel Maffesoli) car il semble clair que l’homme est inséparable des mythologies. J.-M. Rabot remarque pertinemment que la perte de la croyance en Dieu n’implique pas la perte de toute religiosité : « Il faut bien comprendre que le polythéisme induit par le syncrétisme postmoderne n’est pas synonyme de dissolution du sacré dans l’individualisme » mais au contraire « constitue une nouvelle modalité de l’être-ensemble ». Nous pouvons constater cela dans les thérapies du corps et de l’esprit, la méditation, le désir d’harmonie avec le cosmos ou encore dans le soutien d’un groupe sportif. La postmodernité témoigne d’une « recomposition libre du sens », c’est-à-dire un bricolage de la religiosité personnelle qui fusionne par exemple le bouddhisme avec l’astrologie et les symboles celtes.

La remythologisation du monde se manifeste par une abondante production de mythes, soulignant l’existence d’un « inconscient collectif » (Carl Jung). J.-M. Rabot voit la consolidation de l’être-ensemble dans différents mythes comme le culte de la personnalité, l’« impérialisme visuel et audiovisuel », le mythe du retour à la nature, le terrorisme planétaire et son « signifiant sécuritaire » (Zygmunt Bauman), le 4x4 et le mythe de l’invulnérabilité dans la jungle urbaine, le mythe de l’éternelle jouvence et enfin la mise en scène de multiples monstres.

Comme le professeur Rabot l’affirme, « l’image est à proprement parler ce qui conduit au sacré, ce qui atteste de la vitalité du polythéisme dans la postmodernité ». Et finalement la remythologisation du monde nous montre bien « qu’il y a de nouveaux types de vieux phénomènes » (J. Gray).

Júlia Sa Pinto Tomás

Allocataire-monitrice IRSA-CRI

Dir. de recherche : Pr. Jean-Bruno Renard

 

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