Varia : Trop d’humour tue-t’il l’humour... politique ?

Par Guillaume de Gracia, Docteur en anthropologie

« Nous ne faisons que nous entre-gloser ». Michel de Montaigne (Essais, III, xiii)

« Le rire tue la peur, et sans la peur, il n’y a pas de foi. Car, sans la peur du Diable, il n’y a plus besoin de Dieu. […] Pouvons-nous rire de Dieu ? Le monde retomberait dans le chaos ». Jorge de Burgos, bibliothécaire aveugle et assassin dans Le Nom de la Rose.

Il n’est pas exagéré d’affirmer que seuls les quarantenaires d’aujourd’hui ont vécu une époque où l’humour n’était guère représenté que par quelques grandes icônes : Coluche, Desproges et Bedos pour les humoristes ; Hara-Kiri et Charlie Hebdo pour les journaux ; Les Arènes de l’info (rapidement transformés en Guignols) et les diverses émissions du groupe les Nuls ou encore les Inconnus (bien que plus tardivement) pour la télévision ; les Bronzés et les productions Pierre Richard/Gérard Depardieu pour le cinéma ; un peu de Brassens, de Renaud voire d’Elmer Foot Beat pour la chanson... Peu de femmes malheureusement, mis à part certaines chansons d’Anne Sylvestre ou quelques comédiennes telles que Jacqueline Maillan.

Bien sûr, le panorama était légèrement plus complexe que cela. Ainsi, il existait (et existent toujours) des comiques tels que Judka Herpstu (dit Popeck), Claude Vanony ou encore Michel Boujenah dont le positionnement, au carrefour entre le conte et la nostalgie, évoquent leurs communautés d’origines (respectivement les juifs ashkénazes roumains, les Vosgiens et les juifs séfarades tunisiens). Vers le milieu des années 1980 (1986) apparaît le très atypique – dans le paysage humoristique français du moins – Éric Blanc (de son vrai nom Degbegni) dont la position d’homme noir imitant des hommes blancs et notamment Jacques Chirac (un homme politique, blanc de surcroît) était doublement subversive pour une époque dont le mètre-étalon de l’imitateur s’incarnait dans la figure somme toute franchement beaufisante et frôlant le racisme du pourtant ancien professeur de philosophie Michel Leeb – ce qui ne semble pas le déranger outre-mesure puisque sa fiche Wikipedia – expose très clairement cette ambiguïté, citation de l’ancienne ministre Rama Yade à l’appui (consultation du 8 mai 2015).

Mais mis à part les cas que nous venons de citer, les humoristes des années allant de 1970 à la fin des années 1980 sont pour une bonne partie issu-e-s du Café de la Gare fondé par Romain Bouteille et Michel Colucci (Coluche) officiellement inauguré le 12 juin 1969. Viennent d’abord les fondateurs-constructeurs du théâtre : Romain Bouteille, Michel Colucci, Patrick Dewaere, Miou-Miou, Henri Guybet, Martin Lamotte, Renaud Sechan (Renaud). Ce premier cercle à la tonalité plutôt libertaire (au sens large du terme cependant) est rejoint ensuite par Jean-Michel Haas, Catherine Mitry, Gérard Lefèvre et enfin des acteurs tels que Gérard Lanvin, Gérard Depardieu, Rufus, Thierry Lhermitte, Diane Kurys, Coline Serreau, Josiane Balasko, Anémone, Gérard Jugnot.... L’humour qui s’y exprime est assez ouvertement soixante-huitard, féroce et subversif. Un rapide tour d’horizon de ces principaux mécènes et soutiens est d’ailleurs suffisant pour se convaincre de ce positionnement « gauchiste » voire « libertaire » cautionné et subventionné par Jacques Brel, Léni Escudero, Georges Moustaki, Pierre Perret, Jean Yanne, Jean Ferrat ou encore l’équipe du journal satirique Hara Kiri. Que l’on songe aussi à ces monuments de la subculture (aujourd’hui, devenue culture quasi-officielle) que sont les films Les Valseuses, l’An 01 ainsi que la pièce de théâtre Le père-noël est une ordure, dont les équipes sont toutes issues du Café de la Gare... et on sera convaincu que cet humour était purement et simplement dominant dans le milieu.

« À gauche » comme « à droite » d’ailleurs puisqu’un imitateur tel que Thierry le Luron (dont la carrière démarre très tôt au début des années 1970) était certainement d’une pertinence et d’une subversion bien supérieure à ce que les préjugés sont susceptibles d’attendre d’un humoriste plutôt classifié « à droite » – même s’il est vrai que pour se faire, il s’entoure pendant une dizaine d’année de l’humoriste anarchiste Patrick Font qui écrit des pastiches de chanson pour lui, puis de l’auteur et comique Bernard Mabille. On peut songer par exemple à sa défense de l’homosexualité lors de son mariage avec Coluche, présenté par tous comme un pastiche du présentateur vedette Yves Mourousi, censé se marier quelques jours plus tard alors qu’il était connu pour son homosexualité à l’époque et qu’il faudrait mettre en parallèle avec les agissements de la Manifestation pour tous en 2012-2013.

Cependant, que ces humoristes aient été marqués par le charivari occasionné par les années post-soixante-huitarde n’est pas en soi étonnant. Il est toutefois remarquable (au sens strict) que cet humour, poussé sans doute par un mélange de pensée universaliste et d’optimisme touche-à-tout caractéristique de la période, se voulait transversal entre les disciplines : cinéma, café-théâtre, télévision (repensons à l’émission Droit de réponse), presse ou encore politique (Coluche se présentant aux élections présidentielles de 1981)...

Jusqu’au milieu des années 1980, la période est donc plutôt favorable à un humour « de gauche » qui s’affirme en tant que tel – mis à part peut-être le sexagénaire Raymond Devos qui pratique un humour lettré et plutôt absurde ou encore un Roland Magdane plutôt marqué par une certaine naïveté dans le style. à quelques exceptions près. Mais cette période se clos symboliquement et prosaïquement, avec les morts successives de Coluche (en 1986) et de Pierre Desproges (en 1988).

Tout aussi symboliquement, en 1987, une émission du service public entame un septennat de rendez-vous quotidiens d’une demi-heure en présentant des dizaines d’humoristes divers et variés. En quantité, La Classe est sans doute l’une des émissions ayant le plus fait se succéder de comiques (plusieurs dizaines au bas mot) mais parmi lesquels on ne peut chercher qu’avec beaucoup de difficulté celles et ceux s’intéressant à des sujets d’ordre politique. Au final, la seule personnalité connue et reconnue à être sortie de cette pouponnière et à pratiquer de manière décomplexée ce type d’humour est Anne Roumanoff.

La couveuse des jeunes talents de l’époque – dont beaucoup sont aujourd’hui des « maîtres à penser » de la nouvelle génération de comique - ne « donne pas » dans le politique, mais dans le léger, le poétique, l’absurde et parfois encore, dans le raciste ou le sexiste... L’époque est toujours au règne de la mise en scène du personnage. L’artiste ne s’adresse donc pas (ou peu) directement au public mais s’auto-scénographie face à un ou des personnage(s) imaginaire(s) qu’ils ou elles choisissent d’interpréter ou pas.

De La classe, sont sortis rien de moins que des personnalités telles que Jean-Marie Bigard, Elie Kakou, Pierre Palmade, Murielle Robin ou Laurent Ruquier. Non seulement des artistes « au mieux », socialistes (Robin, Ruquier) mais bien peu de représentants de la « diversité » dont, pourtant, la Marche pour l’Égalité de 1983 a largement contribué à rendre visible la nécessité. Seuls quelques rares personnalités à l’instar d’Éric Blanc, de Pascal Légitimus (du trio Les Inconnus), de Smaïn Faïrouze (Smaïn) ainsi que le duo Elie et Dieudonné pourraient en constituer les exemples pour cette période charnière entre la décennie 1980 et la décennie 1990. Pour le reste, il faut attendre la deuxième partie des années 1990 pour voir apparaître une nouvelle génération de comiques dont, pour le coup, beaucoup sont représentatifs de la société française : Éric et Ramzy, Kad et Olivier, Omar et Fred sans oublier évidemment Gad Elmaleh et Jamel Debouzze, premier véritable importateur d’un genre qui va révolutionner la scène française : le stand-up – en réalité, l’exercice de Pierre Desproges dans ses spectacles tenait également du stand-up dans une certaine manière de faire tomber le quatrième mur.

Explosion du stand-up français

Le renouveau du télé-crochet et sa réapparition en force au début des années 2000 (plus ou moins métissé de télé-réalité selon les émissions) est un problème assez profond selon la chanteuse Claire Diterzi : « Nous avons les oreilles conditionnées, et c’est un problème. Les FM, la télé, la Star Academie ont fait des ravages : on crée une vedette de toutes pièces et une fois que le public se sent familier avec elle, on se demande ce qu’il va chanter ! » [1].

Le même phénomène existe dans le domaine de l’humour et c’est la large diffusion du stand-up en France qui a joué ce rôle d’homogénéisation et de lissage de la figure de l’humoriste. Or, selon Lawrence Mintz, le stand-up serait « […] la communication publique comique la plus pure. Elle présente essentiellement les mêmes rôles sociaux et culturels dans presque toutes les sociétés connues, passé et présentes... » [2]. Force est de constater que les « stars » américaines du stand-up ne sont pas des hérauts (pas plus que des héros d’ailleurs) révolutionnaires et subversifs : qu’il s’agisse de Jerry Seinfeld, de Woody Allen ou de Chris Rock, aucun d’entre eux ne semble prêt à prendre la tête d’un mouvement social... Ce n’est pas non plus le cas en France.

Pourtant, la diffusion de cette « nouvelle » forme d’humour démarre sous des hospices politiquement prometteuses dans l’Hexagone avec des trublions tels que Smaïn puis, dès le milieu des années 1990, la personnalité de Jamel Debbouze (et son spectacle C’est tout neuf en 1995) qui revendique très clairement sa filiation avec ce style. De la même manière, la création en 2003 du Jamel Comedy Club (JCC) inspiré par le Def Comedy Jam de Russell Simmons (concept inventé dans les années 1990) part avec les meilleures intentions : rajeunir la scène humoristique française en faisant la part belle aux jeunes issus de « minorités » et/ou des quartiers populaires et mettre sur le devant de la scène un parler populaire (verlans ou argot métissé de mots arabes, ivoiriens ou sénégalais...) ainsi que des scènes de vies quotidiennes tirées des communautés dont les artistes sont issus. En soi, l’opération est louable, rigoureusement respectueuse des codes du genre mais, surtout, ontologiquement politique dans une France dont les dernières élections présidentielles à l’époque avaient vu s’affronter Jacques Chirac et Jean-Marie Lepen au deuxième tour. Par ailleurs, le JCC vise en premier lieu à redonner des lettres de noblesse à des cultures populaires bien souvent raillées ou complètement récupérées et dont les spectateurs et spectatrices sont censés comprendre tous les codes ; dans un second temps, elle vise à introduire un public n’appartenant pas aux diverses communautés représentées sur scène (de la diaspora malienne au monde du métal) aux us, coutumes et codes de ces communautés afin de mieux les critiquer -plus ou moins gentiment- via l’humour.

On voit donc apparaître toute une palette de jeunes humoristes – dont le succès de certains et certaines n’a guère été qu’un feu de paille. Citons pêle-mêle des personnalités telles que : Sofia Aram ; Thomas N’gigol ; Fabrice Eboué ; Patson ; Claudia Tagbo ; Dedo ; Shirley Souagnon ; Candiie ; Blanche ; Malik Bentalha ; Le comte de Bouderballa, Mamane et beaucoup d’autres.

Cette pratique du stand-up s’est même déplacée vers le web avec les vidéos des comiques « en ligne » tels que les « superstars » Norman fait des vidéos, Hugo tout seul ou Cyprien (ou encore les moins connus Ro et Cut...). Des superstars en réalité, surtout dans les cours d’écoles primaires et de collège ainsi que chez les adulescents attardés (pléonasme). « [Des] jeunes artistes [...] hyperbons en business et en com, [maîtrisant] toutes les stratégies avec la plus grande innocence, à l’opposé exact de leurs aînés qui voulaient bien se salir les mains avec les gros sous, mais à condition de ne pas avoir l’air d’y toucher » [3]. Le résident du JCC, Luigi Li ne dit pas autre chose dans l’émission Mediamix [4] du 12 décembre 2013 : « Moi je revendique de ne pas du tout être engagé dans mon spectacle [...] je parle de ma vie, de mes potes [...] j’estime que les gens sont suffisamment saoulés par leur travail ». Dans une veine légèrement différente, l’humoriste Patson annonce, à propos de son émission de radio sur Africa n°1 : « [...] c’est une émission kpakpato, c’est-à-dire, on te demande rien mais tu dis. Tu dis tout sur tes voisins, sur les gens… Moi, je donne des solutions à tous les problèmes des gens, tous les problèmes, pour tout le monde : bébé, enfant, papa, adolescent, pré-ado, avant-ado, tout le monde, on s’en fout, c’est une émission, on s’en fout tant que la bouche s’ouvre, on dit, même quelqu’un qui veux bailler, il baille à l’antenne ça nous suffit » [5]. Une belle définition de l’humour 2.0.

Car, au fur et à mesure que le stand-up s’est diffusé, il semble, par mimétisme, s’être un peu plus codifié – du moins de ce que nous pouvons en juger des sketchs francophones. Du fait de la multiplicité des origines des jeunes artistes français, toute spécificité devient exploitable, mais au final – et se faisant – on retombe dans une forme d’homogénéisation dont les problèmes d’intégration et les attaques en règles de la police représentent les deux seules facettes un tant soit peu « politisées ». Et encore, s’agit-il là de comiques « d’origines contrôlées » (selon la belle expression des toulousains Mouss et Hakim de Zebda). La majorité des comiques « blancs » (pour faire court) n’ayant pas à subir ce type de problèmes avec les autorités, ne voient visiblement aucun intérêt à aborder le sujet. En dehors de ces thèmes, reviennent comme des métronomes des sketchs ayant pour sujet :

  • la caricature des parents avec accent, expressions, attitudes qui préjugent plus une mise en abîme qui confine au final au ridicule des communautés d’origine, voire pire d’une stigmatisation des plus faibles, que d’un travail poétique et/ou vaguement nostalgique. Le paroxysme de ce mécanisme se retrouvant sans doute dans le sketch Je t’aime ! d’Amelle Chabbi et Noom Diawara dans lequel la franco-marocaine et le franco-malien s’envoient les pires clichés racistes à la figure (odeur, polygamie, racisme intrinsèque des communautés respectives, etc.) ;
  • une cuillère (parfois, à soupe) de scatologie « bon teint » (rots, pets, les humoristes vont rarement plus loin) ;
  • les rapports homme-femme forcément passés par le moulin de la misogynie (voire de la misandrie) érigés comme « vivre ensemble » ;
  • l’école comme lieu de souffrance dépassé, afin d’appuyer (inconsciemment ?) l’idée d’une réussite possible en dehors des sentiers battus d’une forme de « french dream »...

Autant de sketchs qui finalement n’ont pas grand-chose à dire sur la société qui les entoure. Au mieux, les nouveaux humoristes étalent et tournent en ridicule la banalité du rien qui accompagne leur existence et qui se transforme, au vue de la multiplication de ces « petits rien » en quasi-dogme ; au pire et bien que souvent à leur écriture défendant, ils ne font que conforter les préjugés racistes et xénophobes voire homophobes, lesbophobes, transphobes, etc.

Au fur et à mesure que les comiques se produisent et écrivent, ils participent à la construction d’un corpus général humoristique basé essentiellement sur les différences intercommunautaires qui, en se multipliant, forment une masse accréditant au final l’impossibilité de la réconciliation des cultures, communautés voire des genres les uns avec les autres (ce que nos politiques fantasment de manière récurrente comme étant le modèle « français »).

Historiquement, le rire, à l’instar de celui constaté chez les primates par les éthologues, est une forme de violence détournée, une opération cathartique : mais, en quoi rire peut-il constituer une opération cathartique lorsque le public dans la salle est en majorité extérieur à la communauté raillée par l’humoriste sur scène ? De quels ressorts peut bien rire le public français dans le climat actuel quand il voit un humoriste tel que le comte de Bouderballa railler les handicapés Roms faisant la manche sur les Champs-Élysées sous le prétexte qu’ils seraient passés maître dans l’art de la contorsion ? « On peut rire de tout », a dit Pierre Desproges, en son temps mais, « pas avec n’importe qui ». Or, il semblerait bien que le public français soit aujourd’hui suffisamment confus pour associer encore et toujours l’humour d’un Dieudonné M’Bala M’Bala à un humour de gauche quand celui-ci est explicitement antisémite (nombreux sont ceux qui se sont attaqués à la figure de cet humoriste afin d’en démontrer la véritable nature et ses fréquentations, nous ne revenons pas dessus) ?

L’humour se fait donc bien là destructeur de solidarités plus qu’unificateur de projets au sens où l’avaient fait la conjonction d’humoristes à la fin des années 1970/début des années 1980 autour du journal Hara Kiri et de la candidature de Coluche à la présidentielle. Une candidature d’ailleurs soutenue par des intellectuels de l’envergure de Felix Guattari, Gilles Deleuze ou encore Pierre Bourdieu. Aujourd’hui, l’un des rares humoristes à être en capacité de reproduire (à bien moindre échelle cependant) une telle conjonction serait, encore une fois, Dieudonné, seul à proposer un projet d’unification contre le système sioniste (comprendre « juif »)...

Mais à quoi d’autre peut-on s’attendre de la part d’un milieu qui a fait flores dans un environnement aussi dépolitisé et dont la conscience politique ne semble pas devoir dépasser celle de l’ambition et de la réussite personnelle ? A titre d’exemple, l’émission phare des années 2010-2013, On n’demande qu’à en rire (ONDAR) est construite sur un modèle compétitif à outrance – là où La Classe se contentait de donner des notes qui n’impactait pas la potentielle carrière de ses acteurs. Les bénéficiaires des meilleures audiences d’ONDAR peuvent présenter une partie de leurs spectacles lors de « spéciales » en première partie de soirée...

Et là encore, le problème de l’ambition de quelques-uns ou de quelques-unes n’en est pas forcément un en soi, d’autant moins qu’il n’est pas ici question de vouloir bannir toute forme d’expression humoristique autre que « politique » [6]. Que les lecteurs se rassurent, nous n’avons absolument rien contre l’humour léger, absurde ou surréaliste. Le problème est que les médias, semble-t-il, n’ont d’appétence que pour ce type d’humour – bien pratique quand il s’agit de détourner l’attention et ne pas se pencher sur les sujets qui fâchent – dont ils se chargent même parfois d’en donner l’orientation. Ainsi, ONDAR impose leur sujet aux humoristes et sur un sujet tel que Fukushima, il suffit de taper les mots « ONDAR, Fukushima » sur un moteur de recherche pour obtenir (en décembre 2013) deux occurrences : une première du comique belge Olivier de Benoist et une autre de Cyril Etesse. Deux occurrences pour trois saisons d’émissions journalières...

Or, la multiplication des médias ces dernières années (notamment, de chaînes de télévision) a entraîné la multiplication d’humoristes, producteurs, auteurs, animateurs, mélangeant parfois toutes ses « casquettes » à l’instar de personnalités comme Laurent Ruquier, Arthur, Sébastien Cauet, Julien Courbet, Cyril Hanouna, Antoine Decaunes... Des humoristes au cœur du système médiatique voire qui le forgent et ayant selon nous déclaré une véritable guerre de basse intensité contre toute forme d’humour trop explicitement critique du pouvoir, des médias, des politiques, du capitalisme... L’une des victoires les plus éclatantes en la matière étant le licenciement obtenu par l’ancien humoriste Philippe Val (et patron de France Inter jusqu’en mai 2014) du chroniqueur fortement politisé Didier Porte – en juin 2010.

La France de 2013 connaît ainsi une situation paradoxale : pays longtemps parmi les plus gros consommateurs d’antidépresseurs [7], il n’en est pas moins un pays dans lequel « l’humour » est omniprésent, « Riez ! » semble être devenue une injonction orwellienne, descendante et verticale. En 2013, il n’est pas de médium dans lequel l’humour ne soit pas présent : télévision, radio, internet, presse, publicité, cinéma ; à travers de multiples interventions : émissions dédiées (là encore, radiophoniques ou télévisuelles), chroniqueurs et chroniqueuses, mini-séries, dessinateurs... Une nouvelle forme de Novlangue permanente qui n’aborde plus l’humour qu’à travers le prisme de la caricature des communautés ou de l’évocation des détails de la vie quotidienne... Le site internet www.youhumour.com revendique plus de 280 humoristes francophones ; la chaîne D8, dans une reportage de l’émission En quête d’actualité du 11 décembre 2013 avance qu’il n’y a jamais eu tant d’humoristes en France. Une émission fort à propos intitulée « Stars du rire : comment ils nous font oublier la crise ! ». Car, tout est là : l’objectif n’est surtout pas de motiver le public à se battre pour ou contre à l’instar des « conférences gesticulées » de la Scop Le Pavé initiée par Franck Lepage [8], ni de faire réfléchir, mais bel et bien de lui faire oublier sa condition, son travail, ses « emmerdes » et par là-même, de le démobiliser.

Au sein même des émissions, la mode de la chronique ou de l’éditorial censés ponctuer l’émission en la rendant plus digeste a l’objectif double de « faire oublier » le plus vite possible la potentielle information intéressante qui se serait glissée par inadvertance dans le « temps de cerveau humain disponible » (selon la formule devenue célèbre de l’ancien dirigeant de TF1 Patrick Le Lay ) du téléspectateur et d’empêcher que ce dernier ou cette dernière ne se fatigue trop vite et ne change de chaîne.

Le règne de l’humour anodin et inutile s’accompagne ainsi du règne du montage « épileptique » : une notion initialement plutôt associée au cinéma compte-tenue de la profusion de films aux plans très courts et saccadés – à l’opposé donc des plans séquences – qui a vu le jour au milieu des années 1990 avec le film Bad Boys de Michael Bay et dont les héros sont d’ailleurs incarnés par deux anciens humoristes : Will Smith et Martin Lawrence. Un humour que l’on pourrait taxer de fast-humour tant il ne marque plus l’imaginaire collectif...

Malgré cela et dans un tel contexte il existe toujours un humour francophone héritier de cet esprit soixante-huitard méchant et subversif que nous mentionnons plus haut :

  • des humoristes ayant un tant soit peu de conscience politique, certes avec des propositions plus ou moins cohérentes et des énervements plus ou moins justifiés à l’instar de Didier Porte, Christophe Alévêque, Vincent Roca, François Morel, Fellag, Audrey Vernon, Guillaume Meurice... ;
  • des dessinateurs qui s’étalent dans la presse satyrique et la bande-dessinée. « De gauche » voire « anar », affreux, sales et méchants, les Berth, Lindingre, Sergio, Jiho, Delambre, Faujour, Mix et Remix, Babouse etc., etc. croquent méchamment et avec pertinence les travers de notre société à travers le Canard Enchaîné, Siné Mensuel, Psychopathe, Fluide Glacial, CQFD, voire dans certains journaux politiques, syndicaux, associatifs, ou même municipaux ; exposent dans des festivals de BD qui ne désemplissent pas ; mutualisent leurs blogs ; constituent une communauté soudée et cohérente ;
  • quelques groupes musicaux tels que La Caravane passe, R.wan, Agnès Bihl ou encore Didier Super ;
  • des chroniqueurs comme Nicolas Bedos (bien que toute sa prose ne tourne pas autour de thématiques politiques), Mamane (sur la radio RFI), Régis Maillot ou Gaspard Proust ;
  • quelques rares réalisateurs de cinéma tels qu’Albert Dupontel ou Michel Hazanavicius (pour ses parodiques OSS 117)...

Si en termes de valeur absolue l’humour politique est peut-être aujourd’hui en France plus représenté que dans les années 1970, qu’en est-il de sa visibilité ? Que pèsent tous ces artistes face aux poids lourds que sont les Florence Foresti, Gad Elmaleh, Danny Boon, Franck Dubosc ou Kad Merad ? Voire face à la déferlante de jeunes talents issus d’On n’demande qu’à en rire ou du Jamel Comedy Club ?

Ainsi, si la profusion d’humoristes n’a pas encore tué l’humour politique, il est absolument indéniable qu’il l’a rendu invisible alors même que l’inconscient collectif français semble de plus en plus messianique tant la personnalité supposée enfin remplacer Coluche se fait attendre.

ADDENDA

Cet article a été écrit entre la fin 2013 et l’année 2014 mais n’a jamais été publié. Si nous avons vaguement revu quelques points depuis (et surtout, rien retiré), il nous semblait important de développer rapidement quelques éléments de compréhension suite au massacre de Charlie Hebdo du 7 janvier dernier car depuis, pas mal d’encre ont coulé autour du travail de ce journal, de son islamophobie supposée/affirmée [9] ou d’une ligne éditoriale si floue qu’in fine, elle aurait surtout servit les puissants [10]. Last but not least, le livre du géo/socio/anthropologue Emmanuel Todd autour des manifestations du 11 janvier [11]. Pour autant, la question de la « liberté d’expression » n’a pas été liée à celle de « l’humour » en tant qu’objet qui a été simplement considéré en filigrane comme un bloc monolithique et homogène. Comme si l’humour tombait sous le sens en fait, comme s’il allait de soi, comme si tout humour était à mettre sur le même plan.

Or, a contrario de ce que semblent penser beaucoup de nos contemporains et contemporaines qui le perdent à vitesse grand V, la question du sens (dans tous ses acceptions) de l’humour n’est pas si « simpliste ». L’humour est certes, avant toute chose, une question de timing y compris – même s’il compte un peu moins que pour l’humour live – pour le dessin d’actualité. Pourtant, l’humour est aussi pour beaucoup une question d’énonciation, d’énoncé et de réception. Autrement écrit et en suivant (encore) la préconisation de Saint Desproge oui, « on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui ».

Qui énonce ?...

Il ne faut pas croire que les humoristes de ces temps anciens et obscurs pré-internautiques que sont les années 1970-1980 n’avaient pas déjà remarqué l’ambiguïté de leur message. Coluche par exemple, dans Pensées et anecdotes : « Tiens, l’autre soir y avait une bonne femme au ras de la scène. J’ai entendu ses réflexions. Elle était heureuse parce qu’elle pensait : ̎ voilà enfin un type qu’a pas peur de dire leur quatre vérités aux étrangers qui vivent en France ̎. Et moi, justement, qui me crève pour faire rire aux dépens des gens comme cette bonne femme-là ! Ça rend modeste des trucs pareils ».

Nous avons toutes et tous un ami juif capable d’énoncer les pires atrocités sur la supposée avarice de sa communauté... mais, peut-on classifier des blagues émises par des juifs ou des juives dans le rayon « antisémitisme » ? Évidemment non (à moins que ceux-ci ne frayent avec le milieu antisémite et revendiquent la « haine de soi »). Dans ce cas précis, il s’agit d’humour noir et cynique et de caricature – parfois même très subversive. À l’inverse, la même blague énoncée par un antisémite notoire ne peut prétendre à être de l’humour noir compte-tenu des intentions et de l’idéologie de l’énonciateur : il s’agira-là de bête humour raciste. Évidemment, il en va de même pour toutes les communautés, tous les milieux, toutes les religions, toutes les nationalités.

L’humour n’est ici pas dissociable des intentions de l’énonciateur au contraire, il est consubstantiel de son idéologie.

Quoi ?...

Dès lors que les intentions sont clairement dénuées de racisme ou de volonté ségrégationniste, se pose la question de l’énoncé, de sa forme et de son fond. Doit-on, par exemple, s’attaquer à tous types de préjugés, à toutes communautés ? Coluche (encore) avance dans L’Horreur est humaine : « Si on se moque pas des arabes, c’est que c’est vraiment des arabes quoi ! À partir du moment où on peut se moquer d’eux comme d’un con ordinaire, à ce moment-là, y’a plus de racisme ! ». On peut bien sûr remplacer le terme « arabe » par « musulman », « noir », « juif », « handicapé », etc.

Et la forme ? Pour en revenir à Charlie Hebdo, l’une des critiques qui a été émise sur ce journal, c’est l’essentialisation des musulmans et des musulmanes en tant que terroristes – à commencer par « le prophète ». L’historien israélien Shlomo Sand s’insurge ainsi en écrivant à propos de la caricature de Mahomet « à la bombe » : « Ce n’était pas tant une caricature contre les islamistes qu’une assimilation stupide de l’islam à la terreur ; c’est comme si l’on identifiait le judaïsme avec l’argent ! » [12]. Il est donc ici question de la forme d’un énoncé considérée comme outrancière, blessante, dominatrice et finalement, « tabou » car s’attaquant à une religion de dominé-e-s en Europe.

Pour quel public ?

Enfin, reste la question de la réception pour laquelle existe une théorie bien connue développée par le philosophe Hans Robert Jauss autour de la co-création de l’œuvre (essentiellement littéraire) par le public et avançant l’idée que le lecteur d’une œuvre est tout autant producteur de sens que son auteur.

Du point de vue de la réception, on peut très bien entendre que telle ou telle catégorie de population soit choquée par les propos de tel ou tel humoriste ou dessinateur : des parents d’enfants trisomiques avaient par exemple attaqué Patrick Timsit pour la blague : « les trisomiques, c’est comme les crevettes, à part la tête, tout est bon ». Bien sûr, en privé, notre « tact », notre « empathie », notre « compréhension », notre « respect » ou notre « tolérance » nous empêche de faire des blagues sur des pédophiles en présence d’un adulte ayant été abusé dans son enfance... Mais, dans un cadre « public » doit-on se soumettre à ce « tact » ? Et au nom de quoi ?

Est-ce la faute des humoristes ou des dessinateurs (et particulièrement, celles et ceux pratiquant l’humour/le dessin d’humour politique) si les gens manquent de recul sur eux-mêmes, sont trop sérieux ou réactionnaires ? N’est-ce pas le travail des humoristes et des dessinateurs, caricaturistes, satiristes et iconoclastes justement, d’appuyer « là où ça fait mal » ? Faut-il, pour plaire aux uns et aux autres s’auto-censurer et arrêter de tacler la « connerie » au prétexte, par exemple, que les opprimé-e-s seraient de telle ou telle obédience religieuse, que les parents d’enfants d’handicapés souffrent tous les jours de cette situation, que les femmes ont toujours été dominées, que certains africains souffrent encore de la faim, etc., etc. ?

L’humour – et particulièrement, l’humour noir – n’est pas « parfait » (on pourrait d’ailleurs se demander à quoi rimerait un « humour parfait ») mais, on peut considérer qu’il atteint une forme de perfection lorsque les trois conditions précédemment citées sont remplies : un énonciateur « au-dessus de tout soupçon » (selon le sujet) et un énoncé favorablement réceptionné par tout ou partie du public. Pour autant, en l’absence d’une réception compréhensive, tolérante ou mûre, on ne peut empêcher des énonciateurs aux énoncés trop violents de se taire car, ainsi qu’on l’a vu précédemment, dans un contexte où les humoristes politiques sont invisibilisés par l’humour « officiel », cela reviendrait à décréter l’interdiction pure et simple de cet humour iconoclaste, méchant et subversif.

[1] Entretien donné au magazine Télérama n° 3289 du 26 janvier au 1er février 2013.

[2] In Standup comedy as social and cultural mediation : American Quarterly, vol. 37, No. 1, Special Issue : American Humor (Spring, 1985), pp. 71-80.

[3] Le rap au sein du hip-hop en est sans doute un très bon exemple : celui d’une culture issue de la rue, complètement phagocytée par des médias pourtant très éloigné du propos (que l’on pense simplement que la radio de rap la plus écoutée aujourd’hui se nomme Skyrock)... et l’ayant rendu purement commercial, sans plus aucun propos politique. En parallèle, le hip-hop « conscient » et « politique » s’est organisé, notamment via le site www.bboykonsian.com]. Ce qui en soit, n’est pas tout à fait vrai car si l’on sait que ces youtubeurs gagnent beaucoup d’argent (entre 100 000 et un million d’euros par an pour Cyprien), bien malin celui qui tombe sur les chiffres exacts de leurs rémunérations respectives. Mais oui, effectivement, ces « têtes à clics » sont transparentes quant à leur vocation de faire du business (à l’instar d’hyperliens permettant depuis leurs sites, d’accéder à des établissements bancaires). Conséquence de cette course à l’argent, ce type d’humour est on ne peut plus dépolitisés. Norman l’exprime d’ailleurs très bien : « La politique c’est dur, l’humour c’est le partage. J’ai essayé d’en parler dans mes vidéos mais ça pose une négativité qui brise l’élan. Je m’intéresse à une politique de vie, plutôt sociale (...) »[[ Ibid. Par ailleurs, un simple tour sur les sites : www.normanfaitdesvideos.com, www.hugotoutseul.com, www.cyprien.fr (par exemple) permet de se rendre compte de la vacuité des termes abordés.

[4] Animé par Chakib Lahssaini sur la radio Le Mouv’ – une émission depuis déprogrammée.

[5] www.africa1.com/spip.php ?article1301.

[6] Le 21 novembre 2013 nous avons tapé sur le moteur de recherche (www.startpage.com) les mots : « humoriste politique ». Sur les dix premières occurrences, nous n’avons trouvé que des articles sur l’engagement en politique de Jean Roucas (auprès du FN) et sur la plainte déposée par l’ex-ministre Nadine Morano contre Guy Bedos...

[7] La consommation d’antidépresseurs en France a augmenté entre 2000 et 2011 mais n’a pas explosé à la différence de pays tels que l’Espagne (dont la consommation a doublé) ou le Portugal (dont la consommation a presque triplé) sur la même période (voir tableau 4.10.4 du dernier rapport de l’OCDE sur le panorama de la santé...)

[8] www.scoplepave.org.

[9] https://bouamamas.wordpress.com/2015/01/11/lattentat-contre-charlie-hebdo-loccultation-politique-et-mediatique-des-causes-des-consequences-et-des-enjeux/.

[10] https://quartierslibres.wordpress.com/2015/01/14/on-ne-nous-enterrera-pas-avec-charlie/#comments.

[11] Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse aux Éditions du Seuil.

[12] Lien hypertexte.

 

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