Penser la situation actuelle d’Irlande du Nord : entre défection, protestation et loyauté

Sandrine Bretou (ATER en sociologie)

Mots clés : défection, protestation, loyauté, Irlande du Nord, conflit, politique, religion.

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Penser la situation en Irlande du Nord et plus spécifiquement à Belfast, sous le registre du conflit est captivant à plus d’un titre, avec des notions comme défection, protestation et loyauté qui sont en fait des traductions de « Exit, voice and loyalty » de Albert Otto Hirschmann. Méconnu en France mais d’un intérêt certain pour l’étude des revendications locales par rapport à un ou des États. L’Irlande du Nord est un parfait exemple où ces trois concepts peuvent aidé à la compréhension.

1- État des lieux.

Les Accords de Stormont, le 18 décembre 1998 sont entendus à partir du « Good Friday Agreement » du 10 avril 1998 qui comprend huit articles et trois annexes. [1] Ce n’est qu’ensuite que vient le compromis du 15 janvier 1999 entre David Tremble (Premier Ministre d’Irlande du Nord) et Seamus Mallon (vice-Président) sur les accords de Stormont. La situation reste quand même bloquée jusqu’en mai 1999. Ainsi Tony Blair fixe au 30 juin la nouvelle date limite « définitive ». [2] Le résultat des élections de 2003 est tout aussi paradoxale, en effet, « les formations les plus radicales de chaque communauté sont sorties gagnantes de ce scrutin organisé au niveau local » [3] et ainsi comme continue de le souligner Elise Féron, « c’est donc tout le processus de paix qui est remis en cause par la victoire des partis radicaux dans les deux communautés, puisque le DUP a affirmé maintes fois son refus de former un gouvernement comprenant des représentants du Sinn Féin, ainsi que le prévoyaient pourtant les accords. » [4] La question du désarmement des groupes paramilitaires, comme on peut s’en rappeler a été un point central de discussion et également une menace de suspension de discussions. Mais toujours est-il que « ce que les résultats des élections de novembre 2003 mettent bien en évidence, ce sont les difficultés qu’éprouve une société déchirée par plusieurs décennies de conflit à passer de l’hyperpolitisation à la modération nécessaire à l’instauration d’un débat démocratique. » [5]

Il en résulte un fort sentiment de frustration, et comme l’exprime encore très bien Elise Féron : un « sentiment d’avoir renoncé à la lutte de ses ancêtres, d’être celle qui a fait le plus de concessions et, finalement, d’être la grande perdante. » [6] Ce faisant, les partis acceptant ainsi cette paix, prenaient le risque de décevoir son électorat. Du côté nationaliste, le Sinn Féin ayant Gerry Adams à leur côté, pour rallier certains réticents et opposés aux processus de paix, en affirme que ce n’est encore qu’un pas de plus vers la réunification à la République d’Irlande. Mais le Sinn Féin, il est vrai, était déjà devenu de plus en plus modéré, en témoigne un discours de Gerry Adams, à Belfast le 21 octobre 2003 [7]. Mais, si l’on s’en tient aux chiffres cet optimisme peut être confirmé par : « différentes études démographiques, (montrant) que la communauté catholique sera majoritaire dans la province d’ici une à deux décennies, en raison d’un taux de fécondité plus élevé que dans la communauté protestante et d’un taux d’émigration plus faible. (…) Ce qui n’exclut pas qu’une proportion non négligeable de nationalistes demeure suffisamment opposée à ces accords pour continuer à s’investir dans des groupes paramilitaires tels que l’IRA véritable ou l’INLA (Irish National Liberation Army) ; mais, pour l’heure, cette opposition ne génère aucun écho sur la scène politique nationaliste. » [8] Du côté des unionistes, ce qui déçoit leurs partisans, c’est qu’ils font preuve « de trop de modération à l’égard des nationalistes et du Sinn Féin en particulier » [9] Ce tournant de renoncement à la violence par les partis modérés, active d’autant plus les revendications des plus radicaux comme des formations paramilitaires telles que Real IRA ou Continuity IRA. Mais les partisans de ces derniers étant assez faibles ne sont pas visibles, et de plus, « il convient donc de ne pas assimiler systématiquement les succès du Sinn Féin et du DUP à une montée des extrêmes dans les deux communautés et à un rejet grandissant du processus de paix par la population : si l’ascendant pris par le DUP sur l’UUP traduit bien le scepticisme et l’hostilité croissants d’une partie de la communauté protestante à l’encontre des accords de 1998, le succès du Sinn Féin s’explique, au contraire, par le soutien d’une grande partie des électeurs catholiques à ces mêmes accords. » [10]

Ce que l’on doit surtout retenir de cette brève présentation, c’est que ce conflit historique a créé des solidarités communautaires palpables et visibles, qui rendent Belfast, pour ne prendre qu’elle, une ville très agréable d’un point de vue humain, mais encline à certains conflits et tensions. Mais cela n’est pas exceptionnelle on peut retrouver cette dichotomie au Pays Basque, en Corse ou encore en Bretagne pour la France.

Comme le souligne Maurice Goldring, « la vie politique est centrée sur l’existence de frontières physiques ou culturelles dont la défense est l’urgence absolue. (…) Le vote est généralement ethnique, même si à l’intérieur de ce vote ethnique, de nombreuses nuances apparaissent. » [11] Maurice Goldring rejoint en ce sens Machiavel quand il affirme : « l’affrontement permet les certitudes rafraîchissantes. » [12] Jusqu’à présent en effet c’était les paramilitaires qui déterminaient le cours politique, désormais avec la paix, ce sont des simulacres d’intérêts sociaux et économiques qui régissent l’Irlande du Nord. Pour Machiavel, le conflit entre le peuple et les grands est considéré comme un bien car il permet l’acquisition de plus de liberté. Or, paradoxalement, la notion de conflit porte en elle une réelle connotation péjorative. Il peut donc sembler, sur certains points, difficile d’admettre qu’un affrontement soit générateur de liberté.

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2- Exit, Voice, and loyalty

Désormais à Belfast, règne une atmosphère des plus paradoxales. « Le processus politique s’est révélé jusqu’à maintenant impuissant à éradiquer les formes sociales du conflit et à résoudre les problèmes concrets dont souffre quotidiennement la population. Le nombre élevé d’incidents intercommunautaires – qui se comptent encore par dizaines chaque semaine–, le renforcement de la ségrégation spatiale, l’augmentation de la pratique religieuse de part et d’autre, la faiblesse des relations sociales intercommunautaires. » [13] Ce ne sont plus des incidents réellement intercommunautaires mais bien plutôt des agressions plus aveugles. Le mal être social n’a pas été réglé avec ces accords, et même si l’économie de la région se voit aller de mieux en mieux (un peu grâce maintenant au « tourisme de guerre »), les difficultés sociales et économiques des habitants restent omniprésentes et inchangées. De plus, les espaces géographiques sont encore très réservés, chacun vivant encore dans sa communauté sans vraiment vouloir se mélanger. Elise Féron l’avait aussi remarqué : « Tout se passe comme si l’inévitable partage de l’espace, à l’échelle de la province, devait être compensé par une surenchère de différences marquées et réaffirmées à travers l’aménagement de niches où l’on puisse vivre « entre soi ». » [14] En effet les accords n’ont pas pour autant enlever les tensions entre les communautés. Et même si les rues sont calmes dans Belfast, ce n’est qu’en apparence. Il existe encore bien et façon patente des frontières symboliques entre les différentes communautés à Belfast. Il semblerait que s’opère en parallèle une radicalisation de certains, profitant de la perte de confiance dans les accords de paix, des agressions n’ayant que très rarement lieux auparavant sont en constante augmentation d’année en année. Ainsi « l’influence d’organisations britanniques néonazies ou fascistes, telles que Combat 18 (qui possède des antennes à Belfast), la British Ulster Alliance ou le National Front, est renforcée par les activités de groupuscules extrémistes agissant directement au niveau local, comme le White Nationalist Party. Si le nombre de leurs militants est difficile à quantifier avec précision, leurs actions sont, elles, bien visibles : des campagnes contre la construction d’une mosquée à Portadown à l’attaque de maisons occupées par des Asiatiques, des Africains ou même des Portugais ou des Italiens, en passant par des lettres de menace. En ce qui concerne les attaques visant des homosexuels, la police d’Irlande du Nord a répertorié ces deux dernières années plus de 100 incidents graves, alors que ce type d’actes était rarissime auparavant. Cette homophobie croissante a même abouti début décembre 2002 au meurtre d’un homme à Belfast. » [15]

Cela n’étant quand même que très rare mais devait être relevé. Mais par contre, d’après les recherches d’Elise Féron, « la plupart des anciens « terroristes » ont bel et bien abandonné les attentats à la bombe ou les assassinats des membres de la confession opposée, certains se reconvertissent actuellement dans d’autres types de violence, comme le trafic de drogue et les meurtres racistes ou homophobes. » [16]

Sans vouloir dramatiser la situation réelle, le tourisme politique se développe de plus en plus. Dans Belfast et Derry, que ce soit en taxi ou en bus, vous avez désormais un tour des plus grandes rues ornées de peintures murales. « En Irlande du Nord, les murs de séparation se dressent toujours entre catholiques et protestants et la ville tout entière porte les traces de ce conflit encore chaud. C’est sur cela que se base l’offre des agences de tourisme à Belfast qui promettent de voir et même de traverser un mur de séparation, d’observer les nombreuses peintures murales... On peut même se faire conter l’histoire de Belfast par un ancien volontaire de l’IRA, libéré par le processus de paix et qui se voue désormais à une œuvre pacifiste. On peut alors approcher le conflit, le sentir mais tout en restant en sécurité dans un bus à impériale. Observer tout cela de haut et prendre des photographies pour accompagner le récit palpitant de son séjour de retour chez soi. » [17] Même si ce genre de « tourisme de guerre » n’est pas nouveau, et encore moins en baisse, et mériterait une étude à lui seul, n’en ai pas le sujet ici. Les commerçants parfois en jouent même pour « appâter » les touristes de ce genre là. Mais les « bonnes vieilles » attractions environnementales ne sont pas non plus en reste…

« Cependant, au sein d’une même population et, parfois même d’un individu, de multiples combinaisons peuvent être observées qui oscillent entre défection, protestation et loyalisme. » [18]

Mais toujours est-il, les divergences, malgré le traité de paix, sont des plus flagrantes. Entre ceux qui restent loyaux envers la couronne britannique, les protestants ont toujours suivi ce schéma, ceux qui s’accordent pour entretenir l’état de paix, que ce soit du coté protestant ou catholique, et enfin ceux qui rejettent en bloc cet état des choses, qui il est vrai n’est qu’un leurre, représenté en grande partie par les groupements paramilitaires radicaux toujours armés mais moins actifs.

D’où l’intérêt de reprendre les concepts d’Hirschmann, Exit, Voice and Loyalty qui bien loin d’être unilatéral pour chacun, peuvent être vu au niveau d’un même individu. C’est-à-dire que chacun ayant en lui les trois attitudes face à la situation actuelle en Irlande du Nord, mais tout dépend des conditions. En effet, la défection serait vu ici comme pour une firme qui ne satisfaisant plus ses clients, ses derniers n’auraient que le recours de défection, de ne plus acheter le produit pour montrer leur mécontentement, la prise de parole ou protestation, par contre doit être vu comme le choix ultime sans pouvoir recourir à la défection. Ainsi c’est avec le concept de loyauté que nous pouvons trouver un équilibre. Pour Hirschmann, Le concept de loyauté englobe, et se montre « comme une forme particulière d’attachement à une organisation qui consiste à renoncer aux certitudes offertes par la défection en échange d’une amélioration du produit auquel les consommateurs sont restés fidèles, favorise la prise de parole et évite la défection. Il favorise la prise de parole dans la mesure où il ne fait pas de la défection le seul moyen d’action. » [19] Mais pour être efficace le concept de loyauté, sous-tend toujours la menace de défection. La grille de lecture des choix que l’homme a, vu par Hirschmann est sans doute une des plus pertinentes. La notion de conflit prend alors tout son sens en tant que concept sociologique avec une grande dimension socialisante et que de toute façon, « un individu peut être assujetti non pas seulement à un seul, mais à plusieurs récits : par exemple, il peut participer du grand récit catholique, se reconnaître comme ressortissant de l’État-nation français et se sentir appartenir au grand groupe sans frontières nationales ni confessionnelles des motards avec ses récits de fraternité, ses héros, ses chansons de geste et ses lieux de culte (à Paris : la Bastille, le samedi soir). » [20]

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Bibliographie :

BIDÉGARAY Christian (dir.), Europe occidentale. Le mirage séparatiste, Paris, Economica, 1997, 332p.

BRIAT Julie, « Du discours de guerre au dialogue de paix : le tourisme politique à Belfast », 2 octobre 2007, AgoraVox, http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=29524

DUFOUR Dany-Robert, « L’Europe – un mythe politique ? Identité européenne et citoyennetés nationales », http://www.ofaj.org/paed/texte/europe_mythe/europemythe03.html

FÉRON Élise, « Irlande du Nord : le radicalisme comme rançon de la paix ? », Critique internationale, Presses de Sc. Po., 160 p., p. 17 à 24, Cairn, n°22, 2004, http://www.cairn.info/revue-critiqu...

GOLDRING Maurice, Gens de Belfast. Deux peuples sans frontières, Paris, L’Harmattan, 1994, 231p.

HIRSCHMANN Alfred, « Exit, Voice and Loyalty : responses to decline in firms, Organizations and states », Cambridge (Mass) Harvard University Press, 1970, Face au déclin des entreprises et des institutions politiques, Paris, Ed. ouvrières, 1973.

LOZES Joan, Lexique d’histoire et de civilisation irlandaise, Paris, Ed. Ellipses, sous la dir. De Danièle Frison, 1999, 239p.

RAUSCHER Jacques-Benoît, « Défection et prise de parole, quelques éléments sur le célèbre ouvrage d’A.O.Hirschman », mis en ligne le dimanche 17 novembre 2002, Melissa, http://www.melissa.ens-cachan.fr/article.php3?id_article=165

Conférence de la Société Nantaise de Philosophie, du 5 décembre 2003, Joël Gaubert, compte-rendu de M. Thierry Menissier : « Conflit et guerre dans la pensée de Machiavel, http://pedagogie.ac-toulouse.fr/philosophie/nv2pub.htm

Sandrine Bretou ATER en sociologie (Montpellier3)

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Pour citer cet article : Sandrine Bretou, « Penser la situation actuelle d’Irlande du Nord : entre défection, protestation et loyauté », Revue Rusca, Montpellier, MSH-M/Rusca, n°1 « Le Conflit », en ligne : 8 août 2008, http://www.msh-m.fr/article.php3?id_article=509.

[1] Volet 1 : relation à l’intérieur de l’Irlande du Nord ; Volet 2 : relation entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande ; Volet 3 : relation entre les deux gouvernements de l’île et ceux d’Angleterre, d’Ecosse et du Pays de Galles

[2] LOZES Joan, Lexique d’histoire et de civilisation irlandaise, Paris, Ed. Ellipses, sous la dir. de Danièle Frison, 1999, p.40.

[3] Élise Féron, « Irlande du Nord : le radicalisme comme rançon de la paix ? », Critique internationale, Presses de Sc. Po., 160 p., p. 17 à 24, Cairn, n°22, 2004, http://www.cairn.info/revue-critiqu...

[4] Idem

[5] Idem

[6] Idem

[7] Disponible sur : http://cain.ulst.ac.uk/issues/polit...

[8] Idem

[9] Élise Féron, « Irlande du Nord : le radicalisme comme rançon de la paix ? », Critique internationale, Presses de Sc. Po., 160 p., p. 17 à 24, Cairn, n°22, 2004 http://www.cairn.info/revue-critiqu...

[10] Idem

[11] Maurice Goldring, Gens de Belfast. Deux peuples sans frontières, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 181

[12] Ibidem, p. 182

[13] Élise Féron, « Irlande du Nord : le radicalisme comme rançon de la paix ? », Critique internationale, Presses de Sc. Po., 160 p., p. 17 à 24, Cairn, n°22, 2004, http://www.cairn.info/revue-critiqu...

[14] Idem

[15] Élise Féron, « Irlande du Nord : le radicalisme comme rançon de la paix ? », Critique internationale, Presses de Sc. Po., 160 p., p. 17 à 24, Cairn, n°22, 2004, http://www.cairn.info/revue-critiqu...

[16] Idem

[17] Julie Briat, « Du discours de guerre au dialogue de paix : le tourisme politique à Belfast », 2 octobre 2007, AgoraVox, http://www.agoravox.fr/article.php3...

[18] en note : Bidégaray Christian (dir.), Europe occidentale. Le mirage séparatiste, Paris, Economica, 1997, p. 35.

[19] « Défection et prise de parole, quelques éléments sur le célèbre ouvrage d’A.O.Hirschmann », Jacques-Benoît Rauscher, mis en ligne le dimanche 17 novembre 2002, Melissa, http://www.melissa.ens-cachan.fr/ar...

[20] Dufour Dany-Robert, « L’Europe – un mythe politique ? Identité européenne et citoyennetés nationales », n°22, http://www.ofaj.org/paed/texte/euro...

 

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