Le mur, un phénomène physique et virtuel transformant

Par Jendoubi Khénissi Sihem, docteure en architecture et enseignante à l’école nationale d’architecture et d’urbanisme de Tunis

Mots-Clés : mur, transformation, espace architectural, physique, virtuel

Nous vivons dans un monde disloqué, partagé par une espèce d’objet polémique, un objet ayant une apparence changeante ; ce que nous appelons couramment mur. C’est un phénomène qui accompagne l’être humain dans les différents moments de sa vie, Il change d’une forme à une autre et dégage à chaque fois une nouvelle signification. Il peut être une limite symbolique immatérielle en se déguisant dans les us et les coutumes d’une culture donnée, comme il peut prendre un aspect social en s’habillant de la classification ou de la ségrégation sociale délimitant différentes classes sociales. Ce phénomène peut prendre aussi une forme politique et peut se manifester par des frontières territoriales telles que le mur de Berlin marquant une limite politique ou le limes romain marquant une limite politico- protectrice.

Le mur qui nous intéresse dans cet article c’est le mur rassurant domestique. Ce n’est pas le mur de Berlin ni celui qui sépare la Palestine d’Israël ou même celui qui limitait l’empire romain. Ce n’est pas non plus le mur des mots ni celui de la solitude ou celui des habitudes sociales et culturelles, celui qui nous intéresse, c’est le mur architectural dont l’apparence physique est matérialisée par des matériaux de diverses natures. C’est un mur modeste qui se distingue par un aspect protecteur dissimulant et marquant la vie intime et privée. Il est dressé non pas pour séparer mais pour protéger des espaces de vie. En le réalisant, il donne aussitôt naissance à différents domaines distincts : intérieur, extérieur, privé, commun, etc. Il devient une épreuve, il marque des frontières, l’espace de vie se manifeste entre les limites des murs physiques.

Le mur est habituellement considéré comme physique, concrétisé par des matériaux mais il peut être aussi virtuel marquant sa présence, non par la matière mais par d’autres moyens. Sans apparence physique, il peut avoir une forme virtuelle, invisible, marquée seulement par les activités et les pratiques spatiales du vécu. Nous pensons que ce type de mur, architectural, est en transformation continue.

Qu’il soit physique ou virtuel, le mur se développe autour de la vie des habitants marquant des espaces architecturaux changeants d’un moment à l’autre suivant les activités et les actions humaines. Comment le mur est- il à l’origine de la transformation de l’espace architectural ? Comment se manifeste le phénomène de transformation du mur physique ou virtuel ? Des exemples d’espaces architecturaux seront analysés pour observer et démontrer ce phénomène de mur en transformation continue. Les espaces choisis pour la démonstration analytique sont des habitations en appartement situées dans des résidences collectives à Tunis (Tunisie). Elles sont formées d’un salon et de deux ou trois chambres à coucher, d’une cuisine, d’une salle de bain, d’un balcon et d’un séchoir, tous délimités par des murs aveugles ou percés.

Le mur est une ligne de partage entre deux mondes, entre deux espaces, entre deux univers. C’est une limite séparative qui se dresse, manifestant à la fois la protection et la dislocation, elle inquiète et séduit, elle rassure et elle suscite la curiosité, elle est mystérieuse et énigmatique et peut dévoiler des secrets… Elle est matérielle et immatérielle.

Le mur, dans sa signification première, est enceinte traçant la frontière qui donne naissance à deux lieux, à deux espaces séparés. Pour Erving Goffman, ces limites-murs sont des marqueurs frontières [1] : objets qui marquent la ligne qui sépare deux territoires adjacents. Le mur est un objet complexe, c’est une séparation entre des zones variées. Il peut être soit physique : représenté par différents matériaux tangibles ; soit virtuel : mur de la pensée, mur psychologique. Celui qui nous intéresse est un mur architectural domestique, aussi bien matériel et physique que virtuel, incarné par des pratiques formant un espace approprié momentanément par des corps en mouvement.

Le mur domestique

Le mur domestique constitue la limite de l’espace architectural. Il génère des espaces de vie qui se déploient et se transforment entres des limites matérialisées physiquement ou virtuellement. L’espace vécu « apparaît à l’intersection des forces intérieures et extérieures d’utilisation et d’espace. » [2]. L’espace de vie s’exprime dans la rencontre de forces intérieures et extérieures livrées par le mur.

Le mur devient une enveloppe séparant des scènes de vie, par conséquent il partage l’espace architectural en différentes configurations spatiales. Le mur, en tant que limite de l’espace habité, peut être matérialisé par des matériaux différents, il peut être percé par des vides matières, des fenêtres ou des portes, mais il peut aussi être virtuel marquant simplement des limites manifestées par la pratique spatiale de l’espace habité.

Le mur matériel

Nous considérons un mur matériel, la limite physique d’un espace architectural défini par une paroi, une limite concrétisée par un matériau visible : pierre, brique, béton, verre... Cette limite sert à départager l’espace architectural en sous-espaces indépendants ayant différents sens selon la pratique qu’il renferme. La limite matérielle peut être ou bien percée par des vides matières, des portes ou des fenêtres, ou bien aveugle ne permettant ni franchissement ni de relations autres.

Selon Jean-Marie Floch, le matériau formant un mur matériel : « n’est pas matière puisque l’homme en l’utilisant l’a chargé de sens ; il n’est pas non plus une forme puisqu’il relève de l’usage, c’est-à-dire des habitudes qu’une société donnée a de sa pratique architecturale » [3]. Le matériau n’a de valeur au niveau de l’espace que s’il a été pris en charge par une forme significative. Il prend forme grâce à un savoir-faire aussi bien technique que pratique. Le matériau matérialise le mur, en prenant forme il donne forme à l’espace architecturé. Il n’est pas seulement forme matérielle, il renvoie à un immatériel, il contribue à donner sens à l’espace. En réalité le matériau ou les matériaux configurent les enveloppes physiques, qui à leur tour donnent naissance à l’habitacle : l’espace habitable, et ces enveloppes physiques sont donc la source de l’espace de vie des êtres humains. Elles manifestent une signification et sont considérées comme « objet de sens », comme « une logique concrète en acte » [4].

Le matériau est perçu, il est présent, il se présente avec ses diverses composantes et ses diverses qualités. Il procure et produit du sens lors de sa perception visuelle. Si nous parlons de l’expression des murs physiques, nous ne pouvons pas ne pas évoquer les matériaux de construction. Le mur physique est exprimé par les matériaux qui le composent, c’est sa substance d’expression. L’organisation des matériaux, d’une certaine manière, exprime le mur et lui procure un contenu.

La signification d’un matériau, formant la limite-mur, est en relation avec ses caractéristiques et ses qualités intrinsèques, mais confronté obligatoirement à une technique de construction et à un savoir-faire particulier, le matériau procure un autre sens qui est en relation avec sa configuration résultant de sa manipulation. Le mur matérialisé est par conséquent signifiant et sa signification découle entre autre de la nature du matériau lui-même : s’il est en verre, le mur est transparent et dévoile ce qu’il limite, s’il est en pierre ou en béton, il représente un mur porteur et opaque et protège la zone qu’il départage.

Le mur immatériel

Nous considérons un mur immatériel et virtuel par la limite d’un espace architectural défini par la pratique d’une activité de la vie quotidienne. Ce vide spatial animé par la vie est délimité par « un mince trait sinueux invisible » [5]. C’est une limite qui, selon Maurice Merleau Ponty, forme, crée et structure une présence ; « présence de l’absence » [6].

La pratique de l’habitant dans l’espace et sa présence, active l’espace à l’intérieur des limites physiques (par exemple la chambre dans une habitation) ou à l’extérieur de limites physiques (par exemple sur une place publique), elle dessine des limites virtuelles manifestées par l’activité elle-même. Les limites virtuelles sont changeantes et se métamorphosent à travers le temps et selon la durée de l’activité. C’est un mur immatériel, virtuel mais bien réel. Ce mur de partage est construit non pas par des matériaux visibles mais par des matériaux imperceptibles, ce sont les mouvements de l’activité humaine. Le mouvement d’un habitant à l’intérieur de son espace de vie « est déjà une frontière et un chemin, il arrondit, il effile, il départage, le champ aride où il s’inscrit » [7]. Le mouvement configure l’espace architectural et marque son existence par des zones de partage entre les habitants d’un espace vécu, il donne naissance à des limites intangibles. Des zones définies par des limites perçues sans être palpables et concrétisées par un matériau physique. L’espace de vie devient alors morcelé selon ces zones de partage formant des blocs d’espaces changeant au gré des mouvements des habitants.

Les usages et les faires des habitants d’un espace architectural font naître les configurations spatio-temporelles délimitées virtuellement par le sens de la pratique et l’usage lui-même de l’espace. Or l’habitant vit dans l’espace architectural en manipulant des objets meubles. L’objet meuble est une nécessité pour le vécu de l’habitant au niveau de son espace au quotidien. L’homme n’a pas cessé de produire des objets et l’espace de vie, traduit par les enveloppes fixes, est qualifié par des objets meubles. Il se départicularise à travers l’aménagement et les rangements introduits par l’habitant pour les besoins de son usage. « L’homme de rangement » cherche un équilibre par la « maîtrise et le contrôle » des objets meubles, il les range, les ordonne, c’est une manipulation au quotidien, à l’infini. L’objet meuble devient un médiateur de l’espace, il l’expose à une infinité de transformations régies par l’usage de l’habitant.

L’espace habité est aménagé, aux moments figés et statiques sans actions, selon la géométrie des enveloppes physiques. L’objet-meuble est une construction mobile, semi-fixe ou fixe, selon Martine Segalen, « L’intérieur est une construction permanente » [8]. L’objet-meuble donne sens à l’espace et le configure, il se confond à un mur, plus encore, il peut marquer un mur virtuel. L’objet-meuble prend le rôle de l’enveloppe du mur physique et devient un élément configurant les entités spatiales. L’objet-meuble devient alors une limite marquante du topos. Un topos est un espace, un volume contenant des personnes et des objets. C’est une unité à trois dimensions dont les frontières peuvent être déterminées en « considérant simultanément les deux niveaux de l’expression et du contenu » [9].

Or, l’objet-meuble possède un rôle relatif à son immanence celui de donner sens à l’espace ou à l’entité : le contenant. L’immanence significative de l’objet lui procure un rôle important, celui d’énoncer le sens de l’espace-contenant en plus de le délimiter à la manière d’un mur.

L’espace architectural conséquence de l’articulation de murs physiques ou virtuels

L’espace architectural articulé par des murs physiques

Le système des murs matériels ou physiques formant un espace architectural, l’exemple d’une habitation, se présente configuré selon les relations d’assemblages entre les enveloppes elles-mêmes selon leur montage, selon leurs percements ou non-percements et selon la nature du percement lui-même. Les enveloppes physiques sont définies par des murs concrets. Les murs marquent des limites matérielles infranchissables et en même temps ils divisent l’espace de l’habitation en différentes parties indépendantes. Les espaces intérieurs sont définis en entités indépendantes relatives à la topologie des limites.

Le système des enveloppes conçues de l’habitation se présente donc comme un ensemble d’entités en interrelation. Les murs physiques reliés ou combinés forment différentes entités : des volumes et des contenants. Chaque entité se distingue par les caractéristiques topologiques et dimensionnelles de ses murs. Les enveloppes physiques sont définies par leurs dimensions : épaisseur et hauteur, par leur degré de percement : portes percées pour le passage et fenêtres percées pour l’aération et l’éclairage. Ce choix des emplacements des percements et leur nature qualifie les entités formées par l’assemblage des limites.

Limite : mur physique Nature du percement Le pouvoir faire
Limite extérieure Porte -Pouvoir passer des membres de la famille,
- interdiction d’entrée des étrangers
Limite extérieure Fenêtre -Pouvoir voir
- Ne pas passer
Limite extérieure Non percée -Ne pas passer
- Ne pas voir
Limite intérieure Porte Pouvoir passer des membres de la famille si la porte est ouverte
Limite intérieure Non percée Ne pas pouvoir passer

L’état physique de la porte : ouverte ou fermée, peut aussi suggérer le pouvoir passer ou le devoir ne pas passer. Les enveloppes physiques ou murs physiques forment des séparations entre les entités, elles sont percées ou aveugles, épaisses ou moins épaisses. Ces caractéristiques dépendent de l’emplacement de l’enveloppe au niveau de « l’ensemble ou système habitation » et « l’ensemble ou système immeuble ». Les murs physiques d’un appartement présentent différents types d’épaisseurs et d’hauteurs selon leurs emplacements au niveau de tout l’immeuble. Soit, ci-contre, le plan d’un immeuble présentant un ensemble d’appartements autour d’une cour et de cours de service.

- Les enveloppes extérieures donnant sur la grande cour présentent une épaisseur de 30 cm et sont formées de deux parois en brique posées sur chant en plus d’un enduit extérieur et intérieur pour le besoin d’isolation par rapport à l’environnement extérieur.
- Les enveloppes intermédiaires séparant les différents appartements ont une épaisseur de 20 cm, limites séparatives pour isoler les appartements voisins sont formées de deux rangées de plâtrières posées sur chant et d’un enduit intérieur et d’un enduit extérieur.
- Les enveloppes intermédiaires donnant sur une cour de service présentent une épaisseur de 30 cm, elles ont le même rôle que les enveloppes extérieures, la cour de service étant un espace ouvert à l’air libre, ouvert sur l’environnement extérieur.
- Les enveloppes intermédiaires séparant l’appartement du couloir de circulation présente une épaisseur de 20 cm, même épaisseur que la limite avec les voisins.
- Les enveloppes intérieures sont les limites séparatives entres les différentes entités formant l’appartement, elles ont une épaisseur de 10 cm formée de briques plâtrières posées sur chant et un enduit.
- Le mur bas d’une épaisseur de 20 cm et d’une hauteur de 90 cm représente une limite séparative entre la porte d’entrée et l’espace intérieur.

L’enveloppe-mur représentant une limite infranchissable, énonce un discours spatial à chaque fois différent selon son emplacement et selon sa topologie.

  • Les murs physiques extérieurs de l’habitation sont des limites séparatives entre les appartements. Ce sont des limites de la propriété : chaque famille doit être indépendante, son espace de vie doit être privé et isolé des bruits et des voisins par un ensemble de murs matériels.
  • Les murs physiques de séparation intérieures dépendent des relations conventionnelles ou universelles entre les membres de chaque famille et relativement à leurs besoins d’intimité.

Les murs intérieurs sont gérés par des modes de vie conventionnels imaginés par l’architecte tel que les pratiques universelles nécessaires à la vie humaine. Pour exemple, dormir séparément implique l’existence que la chambre des parents soit séparée de celles des enfants. Se laver implique l’existence d’un espace clos derrière des murs physiques. Manger ensemble implique l’existence d’un espace réservé pour les repas, etc.

Limite : mur Emplacement donnant sur Épaisseur choisie parmi des valeurs conventionnelles Technique de construction et matériau choisi
Mur extérieur La grande cour 30 cm Deux parois en brique posées sur chant+ enduit extérieur et intérieur
Mur extérieur La cour de service 30 cm Deux parois en brique posées sur chant+ enduit extérieur et intérieur
Mur extérieur intermédiaire Le couloir de circulation 20 cm 2 rangées de plâtrières posées sur chant
Mur extérieur intermédiaire Voisin 20 cm 2 rangées de plâtrières posées sur chant
Mur extérieur intermédiaire Escalier 20 cm 2 rangées de plâtrières posées sur chant
Mur intérieur Entre les différentes pièces de l’appartement 10 cm Briques plâtrières posées sur chant + enduit

L’architecte concepteur de l’espace se base sur des normes techniques conventionnelles pour choisir les épaisseurs des murs. Les épaisseurs des murs de séparation dépendent des modes de construction et des matériaux choisis par l’architecte : les cloisons extérieures sont plus épaisses pour séparer l’intérieur de l’extérieur non-bâti des intempéries et des variations de la température et les cloisons intérieures sont moins épaisses pour délimiter des entités différentes et permettre une intimité des membres de la famille.

L’espace architectural articulé par des murs virtuels

Le mur virtuel tel que défini plus haut par la pratique de l’habitant à travers son usage au quotidien, délimite l’espace de vie et se disloque en entités syntagmatiques. Des entités se relient et s’articulent par le mouvement de l’habitant et le sens de son usage dans un espace qui peut être déjà défini par des murs physiques ou peut ne pas être enclos dans un espace délimité physiquement. Les articulations des séquences vivantes ou des actes de vie sont momentanées dans l’espace est dépendent du temps et de la durée de l’action de l’habitant ou des habitants dans cet espace.

La séquence spatiale manifestée par les limites virtuelles de l’action dure pendant un moment [tn1, tn2]. Cette durée marque l’existence d’une configuration spatiale bien définie par des limites virtuelles manifestée par l’acte de vie. L’espace est remodelé et reformé aux moments de l’action et des mouvements des habitants dans l’habitacle de l’appartement, par ce fait des « bulles d’espace » faisant corps avec les mouvements se construisent et se déconstruisent indépendamment de la géométrie des volumes, c’est-à-dire la forme définie par les murs physiques. Les enveloppes matérielles s’effacent devant la pratique des habitants et diverses entités spatiales se forment et se reforment le long de l’axe temporel selon des formes amorphes naissantes et expirant au même moment voir au même instant.

La transformation continue de la limite mur physique ou virtuel

La transformation est un passage d’une forme à une autre. Les opérations de transformations de l’espace architectural sont un résultat inévitable du changement du vécu des habitants et de leurs représentations relatives. La transformation de murs physiques est une opération qui résulte de la suppression de la limite elle-même ou d’une de ses parties, elle peut être aussi la conséquence d’une adjonction d’un nouveau mur. La transformation de la limite virtuelle est la conséquence de la transformation des séquences de vie et de la dynamique et la mouvance de l’habitant dans l’espace.

L’espace architectural formé par l’assemblage de murs, peut être transformé, à chaque fois que ses limites sont transformées par la suppression de parties ou par l’adjonction d’autres en s’adaptant à l’usage de son habitant. Le cas des habitations en appartement choisies pour l’observation présentent des transformations de différentes natures : suppression ou ajout de portions de mur, ajout de décor, nouveau percement… Ces transformations sont variées dans le temps et l’espace. L’enveloppe fixe et stable de l’habitation est remodelée et transformée selon la pratique spatiale de son habitant et selon les événements. Le mur, n’est plus « ce contenant fixe » il devient « substance » malléable par l’usager. « L’architecture n’est pas une entité stable : elle évolue par mutation » [10], par mutation des murs physique ou virtuels.

Transformation des murs physiques

L’observation des espaces vécus au niveau des habitations montre différentes transformations spatiales de nature variable. L’espace vécu par son habitant est en transformation continue, nous observons des suppressions de murs, de portes, des ajouts et des additions d’autres enveloppes : une dynamique spatiale résultant d’une transformation lourde des murs physiques. Ces transformations aboutissent à des mises en scène continues des espaces vécus. Un théâtre englobant des « arts de faire » par des habitants créatifs de l’espace muré en activité, tel que l’exemple de la chambre des parents dans un appartement qui est transformée en deux chambres d’enfants par la suppression et l’adjonction de portions de murs, ou l’exemple de séchoir qui devient un espace intérieur pour agrandir la cuisine par la suppression de portions de murs et d’une porte. Paul Henri David dit que l’architecture intérieure remplit un double rôle, à la fois modèle d’un édifice à venir et vestige d’une construction oubliée. C’est un des aspects de la dualité de l’objet architecturé [11]. Les entités syntagmatiques définies par leurs volumes manifestés par l’assemblage de limites physiques, forment un contenant pouvant abriter nombre d’actions (n) à travers le temps représenté par les moments de vie. Par conséquent, il peut se former à l’intérieur du contenant n topoï formés par n limites virtuelles.

Transformations des limites virtuelles

L’espace dans la vie quotidienne subit les actions continues de l’habitant, une dynamique relative au mouvement de la vie. L’espace se multiplie et se superpose suite à cette action. Des limites virtuelles apparaissent et disparaissent dans les limites physiques de l’habitation. L’espace formé par les murs physiques représente une source et une assise spatiale pour le déroulement de la vie de ses habitants « remodelable » selon les événements vécus par la famille. Par conséquent, une infinité de limites virtuelles se manifestent tour à tour en se transformant à travers l’infinité des pratiques spatiales des usagers dans une habitation et durant des temporalités [tn1, tn2] bien définies.

L’exemple d’un espace de réunion dans un appartement montre une opération de transformation continue durant différents moments successifs de la vie des habitants. La succession des transformations au niveau d’un espace chambre des parents ont donné lieu à différents topoï, formés de limites virtuelles changeantes, se succédant selon les événements et selon le quotidien des usagers. L’espace de la chambre des parents se transforme successivement à travers l’axe temporel, d’un moment à un autre, la configuration de l’espace prend une expression différente en s’adaptant aux « faires » des habitants faisant naître des limites virtuelles éphémères. Les murs virtuels sont en transformation continue.

CONCLUSION

Le mur, en étant un phénomène matériel et immatériel, est à la base de la transformation de l’espace de vie et de sa reconfiguration. Une fois activé par l’usager, l’espace configuré par ses limites physiques se transforme et se manifeste à travers des expressions dynamiques. Ces limites s’adaptent aux actions de l’habitant générant une matérialité à chaque fois appropriée. La pratique de l’espace par l’usager ne reste pas dépendante des limites physiques, elle adapte les configurations spatiales moyennant d’autres limites immatérielles. L’expression physique de l’espace conçu se configure et se reconfigure au fil du temps, s’accordant aux rythmes de la vie de l’habitant se transformant en espace habité manifestant plusieurs expressions relatives aux moments temporels. D’autres limites virtuelles se configurent en se conformant, non pas aux limites physiques conçues mais aux actions des habitants. L’action n’est plus dépendante de la délimitation matérielle, elle forme ses propres limites.

La délimitation de l’espace, dédiée à une activité précise, sera matérialisée par une enveloppe physique qui marquera le rapport différentiel entre les fragments ou les entités spatiales en relation. La nature de cette matérialisation dépend des relations entre les activités qui s’y déroulent : si elles sont compatibles pour l’habitant, la limite sera virtuelle ; si elles sont incompatibles, la limite se matérialise selon le mode de vie c’est-à-dire par un mur physique aveugle ou un mur physique percé. Nous pensons qu’il y a séparation entre « forme construite par les murs physiques » et « forme spatiale formée par les limites virtuelles », l’espace vécu se détache et se dépouille de l’espace construit formé par les enveloppes physiques. Nous avons observé, dans des exemples d’espaces de vie, le phénomène de l’effacement de l’enveloppe physique, elle se dissout face aux différentes pratiques de l’habitant. L’enveloppe physique se présente comme élément principal : assise de l’existence de l’habitation, l’appartement n’existe que par l’existence de ces limites, ce sont des lignes de partage, des limites matérielles expressives. Elles présentent une intention de contenus spatiaux du concepteur architecte ou de l’habitant.

Les murs matérialisent l’espace et en même temps favorisent d’autres contenus ou donnent naissance à d’autres pratiques habitantes par l’usager de l’espace et les objets de vie. Elles suggèrent un pouvoir faire pour l’habitant, une opération que nous avons repérée comme transformation de l’espace. L’habitant agit sur l’espace, il le reconfigure en lui donnant une géométrie appropriée à l’occupation du moment. Nous avons observé une reconstruction incessante des frontières entre les différents espaces de vie par des limites virtuelles selon des opérations de transformations continues. Le continuum spatial est fragmenté et re-fragmenté selon les différentes activités de la vie des habitants. Le faire de l’habitant se manifeste au début, en dépendance avec les murs physiques, mais cette expression murale se perd petit à petit au cours de l’action, le faire habitant n’est plus esclave des enveloppes physiques, il agit sur les conformations actantielles faisant disparaître les limites physiques et recréant d’autres limites virtuelles symboliques. L’enveloppe physique est à l’origine de la formation des configurations stables mais perd son importance en tant que présence physique, en tant que limite matérielle, au cours de l’action, elle se présente alors seulement comme ligne de partage entre différentes entités spatiales et cède son rôle aux limites virtuelles.

BIBLIOGRAPHIE

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  • SEGAUD M., Anthropologie de l’espace, Habiter, Fonder, Distribuer, Transformer, Paris, Armand Colin, 2008.
  • DAVID P. H., Psycho-Analyse de l’architecture, Paris, L’Harmattan, 2001.

[1] GOFFMAN E., La mise en scène de la vie quotidienne, tome 2. Les relations en public, Paris, Minuit, 1973.

[2] SCHULZ R. N, L’art du lieu- architecture et paysage, Permanence mutations, Paris, éd Le moniteur, 1997.

[3] FLOCH. J. M., (dir.), Acte du 2e colloque de sémiotique architecturale, Espace construction et signification, du 21 au 25 Juin 1982, Paris, les éditions de la Villette, 1984.

[4] Idem., p. 78.

[5] FOCILLON. H., Vie des formes, Paris, PUF, coll. « Quadrige ». 1943, p. 27.

[6] Cité par Marcello Vitli Rosali : VITALI ROSATI. M., Corps et virtuel, itinéraires à partir de Merleau-Ponty, Paris, l’Harmattan, coll. « Ouverture philosophique », 2009, p. 31.

[7] Pour la suite : FOCILLON. H., Vie des formes, Op.Cit., p.27.

[8] SEGALEN M., Sociologie de la famille, Paris, Armand Colin, 2004.

[9] HAMMAD M., Lire l’espace, comprendre l’architecture, Essais sémiotique, Limoges, Presses de l’Université de Limoges, 2006.

[10] SEGAUD M., Anthropologie de l’espace, Habiter, Fonder, Distribuer, Transformer, Paris, Armand Colin, 2008.

[11] DAVID P. H., Psycho- Analyse de l’architecture, Paris, L’Harmattan, 2001.

 

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