Recension : Pornoculture. Voyage au bout de la chair de Claudia Attimonelli et Vincenzo Susca, Montréal, Liber, 2016

Par Daniela Pomarico, doctorante en sociologie à l’université Paul-Valéry de Montpellier

« Là où il a un tabou, il faut qu’il y ait un désir »,
Sigmund Freud

« Porno », un mot longtemps considéré tabou, devient aujourd’hui sujet de discussion au quotidien, mais pas seulement. Dans la vie de tous les jours nous entrons en contact avec des images, contextes, messages qui renvoient à un imaginaire érotique plus prude. Nous vivons désormais dans un état constant d’hyperexposition visuel et sensoriel pornographique. « Le porno triomphe et prolifère partout, des mailles du réseau aux contextes urbains, des écrans médiatiques aux interstices du quotidien » […]. C’est cette constatation qui a porté les deux chercheurs Claudia Attimonelli et Vincenzo Susca à écrire un livre sur le phénomène en proposant l’idée de « pornoculture ».

Les deux auteurs expliquent dans ces termes leur analyse : « Ce que nous proposons ici n’est pas une étude du porno ou sur le porno, mais une interprétation de l’imaginaire sociétal et de ses pratiques à partir du porno, sur la base de la matrice “ pornoérotique ” inédite qui en restructure l’âme et les formes […] ». La pornoculture remplace en effet la pornographie, cette dernière expression des désirs pervers et immoraux, réservé à la sphère privée et aux marges de la vie sociale dans la majorité des cas, conflue « dans la culture pop, au point de constituer l’un des fondements de la Stimmung, devenant l’illustration emblématique de l’émotion publique en gestation.

Sous le regard sémiologique d’Attimonelli et sociologique de Susca nous nous enfonçons dans ce monde riche de suggestions interdites de la chair et du corps. La chair est le vrai protagoniste dans toutes ses déclinaisons. Le livre, comme décrit dans le sous-titre, est un voyage qui nous accompagne à travers l’histoire en Occident, d’abord visuelle puis numérique, en partant de la Renaissance jusqu’à l’avènement actuel de la chair électronique. Le livre est divisé en trois sections programmatiques, la première et la dernière rédigées par Susca, et celle, centrale, par Attimonelli. La tendance transdisciplinaire de l’écriture nous met en contact avec les origines de ce bouleversement culturel. Susca, dans le premier chapitre, illustre ce qu’est aujourd’hui le porno : « la brusque interruption de cet état de séparation que l’ordre culturelle occidental à établi à partir de la Renaissance […] le dérèglement des mœurs contemporaines ».

La fin du paradigme cartésien : cogito ergo sum, in arcem meum, sur lequel se sont fondées les sciences modernes, décrète le franchissement de l’homo faber et de sa logique rationnelle pour se diriger vers les sens, l’émotion publique et la sensibilité. « À bien y garder, les émoticons, le marketing émotionnel, les emoji, les gifs, les selfies, les like, les love, les follow, les good vibes et toutes les autres formes élémentaires et bigarrées de la culture électronique, dont les émotions […] constituent la base et le sommet, montrent, de façon rutilante sinon obsessionnelle, la centralité renouvelé du corps, dans la dynamiques de la vie collective […] tout cela est porno ». Ce qui change c’est la nature du sujet impliqué dans l’émotion publique : il n’est plus maître de lui-même, il n’est plus l’homme qui agit mais est agi. L’humain est piégé dans le network, attaché aux écrans ou aux prothèses techno-sociétales, à la géolocalisation et au tagging. Une forme de dépendance semblable à celle provoquée par l’usage des drogues. La vie s’est faite obscène. L’obscénité s’empare de la scène, la mort qui a caractérisé le siècle dernier, étayé de guerres, nous a habitué à l’extrême, aux visions de violence, de mort et de porno.

Attimonelli, de son côté, fait une analyse typiquement sémiologique à partir de l’Histoire de l’œil de Georges Bataille. La passion pour les sex dolls transforme la matière industrielle, le silicone en réalité corporelle à soigner, à choyer, comme si ces dolls étaient faites de peau humaine. La couverture du livre s’inspire précisément d’une œuvre de l’artiste japonais Azusa Itagaki. Sa particularité, le punctum de l’image : les pieds sales de la poupée qui nous pousseraient à penser qu’il s’agit d’une jeune femme. L’étude poursuit l’analyse des poupées de Bellmer, inquiétantes et inhumaines, l’univers fétichiste, les personnages télévisuels et cinématographiques, le corps grotesque, carnavalesque et les sécrétions organiques tels que le sang menstruel révélé par le travail de l’artiste canadien Rupi Kaur intitulé « Period ». Son exclusion puis réintroduction sur Facebook a établi une forme de réhabilitation des aspects les plus pudiques et les moins exposés de notre culture sexuelle. Enfin, Attimonelli termine l’analyse de l’univers filmique dédié au porno d’artiste, l’horror porn et le récent phénomène des gifs.

Sur la fin, Susca s’enfonce sur le terrain plus proprement médiologique des nouvelles applications tels qu’Instagram ou Snapchat qui, avec leur surexposition et leurs images éphémères, s’adaptent parfaitement à l’exhibition coquine : « le phénomène indique de manière flagrante que le porno a débordé des marges sous-culturelles où il était resté tapi jusqu’à l’explosion de la version participative d’internet » ou encore : « le porno est donc une des flammes qui forgent la culture d’internet et, par extension, l’ensemble de l’imaginaire contemporain ». Il touche ici les points les plus sensibles de la société jusqu’à la politique dans sa dimension obscène et transgressive. Susca parle ainsi de Donal Trump : « l’élection de ce dernier à la présidence des États-Unis représente, entre autre, la victoire de la pornoculture, du côté obscur de la pornoculture ».

Petite touche presque démystifiante lorsqu’en inversant la formule biblique « le Verbe s’est fait chair », Susca annonce que c’est « la chair qui se fait verbe ». Les medias, à partir des années soixante, date de naissance approximative de la société du spectacle, à travers les publicités, le design, la politique, la télévision et plus récemment les séries, représentent les avant-propos de l’imaginaire porno, une forme d’érotisation de la production et de la consommation jusqu’à devenir un paradigme existentiel : pornoculture électronique, marchandise et corps érotisé.

L’écriture veloutée d’Attimonelli et le style onirique de Susca nous accompagnent comme Virgile et Dante dans ce voyage au bout de la chair. Le texte académique est consolidé par de nombreuses digressions littéraires, citations cinématographiques, poétiques, picturales et artistiques. Un texte bref, développé en 150 pages mais dense, qui nous éclaire sur l’érotisation de l’espace numérique au quotidien.

 

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