Le « mille-feuille discursif » des controverses climatiques

Par Lionel Scotto d’Apollonia, Docteur en sociologie

Sur fond de « climategate », l’agenda médiatique de l’automne 2009 lors de la conférence de Copenhague aura été marqué par la forte exposition des controverses climatiques. Pragmatique, cet article propose une analyse sociolinguistique de la mise en scène médiatique des controverses climatiques, à partir de la matinale de France Inter.

Analyse des discours de Vincent Courtillot et Jean-Pascal Van Ypersele lors de la matinale de France Inter du 7 décembre 2009

« C’est dans ce cadre communicationnel et socio-historique qu’il faut étudier de près la façon dont l’argumentation s’inscrit, non seulement dans la matérialité discursive (choix, des termes, glissements sémantiques, connecteurs, valeur de l’implicite, etc.) mais aussi dans l’interdiscours. » (Amossy, 2008)

Sur fond de « climategate », l’agenda médiatique de l’automne 2009 lors de la conférence de Copenhague aura été marqué par la forte exposition des controverses climatiques. Pragmatique, cet article propose une analyse sociolinguistique de la mise en scène médiatique des controverses climatiques, à partir de la matinale de France Inter [1] animée par Nicolas Demorand, le 7 décembre 2009, avec comme invité principal Vincent Courtillot, dialoguant en duplex depuis Copenhague, avec Jean-Pascal van Ypersele, vice président du GIEC (Groupe d’Expert Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat - IPCC en anglais), et Jean-Louis Borloo. Dans l’espace public, le chercheur se retrouve confronté à des contraintes argumentatives fortes dans la mesure où il est amené à communiquer dans un temps court en dehors des normes conventionnelles de la communauté scientifique, parfois empruntes de contradictions (Maxim ; Arnold, 2012). En portant l’attention sur certains marqueurs langagiers, l’article vise à démontrer comment l’analyse du contrat communicationnel défini par Charaudeau (1997) constitue un bon indicateur de l’intensité du conflit, et permet un accès à l’espace interdiscursif des controverses. Cet article démontre comment cette approche linguistique permet de décrire les « jeux d’acteurs et d’arguments » (Chateauraynaud, 2011) des deux scientifiques ainsi que leurs bifurcations. Plutôt que de décrire un monde social plat constitué d’acteurs humains et non-humains s’inscrivant dans des réseaux, il est plus pertinent de concevoir les controverses socioscientifiques comme un espace social multidimensionnel, un « mille-feuille discursif » constitué du In (ce qui est donné à voir dans l’espace public), et du Off (l’ensemble des échanges interpersonnels relevant des différents espaces interdiscursifs) en portant de façon internaliste une attention particulière à la construction des savoirs climatiques. L’article propose de nourrir la réflexion sur des questions controversées de la symétrie opérée dans les médias et de la posture du chercheur en SHS. Il tend à démontrer qu’un supplément de réflexivité dans l’enquête permet, en abordant de façon pragmatique la symétrie dans sa pluralité, d’opérer une brisure de symétrie et d’aboutir à une lecture plus précise et pertinente de ce moment d’effervescence médiatique.

Cadre théorique et méthodologie

Cet article s’insère dans un cadre d’analyse socioépistémique des controverses climatiques (Scotto d’Apollonia, 2014). Ce cadre d’analyse consiste à articuler une approche rationaliste sur la base d’un étayage des points épistémiques controversés depuis la fin XIXe siècle avec une approche pragmatique analysant les dynamiques de publicisation des controverses qui inclue une enquête réflexive de terrain auprès des acteurs impliqués. Cette enquête a été réalisée entre septembre 2012 et avril 2013 sous forme de 15 entretiens (sous couvert d’anonymat) individuels semi-directifs et d’un entretien collectif regroupant 8 de ces chercheurs dont 3 climatosceptiques. L’un des objectifs de l’entretien collectif est de présenter les résultats de l’analyse socioépistémique aux principaux intéressés afin d’approfondir certains points. Ce supplément de réflexivité s’opère aussi de façon systémique par l’échange de mails. Ce point de méthode est donc essentiel.
Dans cet article, l’analyse du discours, considérée comme l’étude des intrications entre l’organisation textuelle et la situation de communication (Maingueneau, 2002), appréhende l’argumentation dans la matérialité du discours en fonction de la situation d’énonciation et des articulations entre le logos, l’éthos et le pathos, tout en restituant son inscription dans l’interdiscours (Amossy, 2008). D’un point de vue opératoire la méthode consiste à croiser deux axes.

  • (1) Analyser des arguments produits en distinguant trois plans : ontologique, (qu’il est possible de rapprocher du contrat communicationnel proposé par Patrick Charaudeau, 1997), épistémique, et axiologique, (Chateauraynaud, 2011, p. 104). Ces plans permettent d’éclairer le travail méta-discursif opéré par les acteurs.
  • (2) Un élargissement du corpus en faisant varier les situations d’énonciations.

Cette méthode revient à se doter d’un outil permettant de mettre au jour l’espace interdiscursif à partir de la superficialité médiatique faisant peser de fortes contraintes argumentatives sur les acteurs. Autrement dit, en portant l’attention sur les variations de ces conditions implicites (courtoisie, reconnaissance, objet commun, prise en compte de l’altérité, etc.) et la façon dont les acteurs en parlent (appartenance à la communauté scientifique, tutoiement, usage des prénoms, ou l’inverse « ces gens », etc.) il est possible d’obtenir un indicateur de l’intensité des controverses, et de ce qui se trame dans les coulisses.
La méthode consiste à symétriser dans un premier temps l’analyse en prenant la manifestation de la conflictualité telle qu’elle apparaît dans l’espace social. Cet article apporte une contribution rationnelle et pragmatique à ce débat fondamental en sociologie des controverses. La méthode permet de dépasser certaines difficultés en mettant au jour les fortes dissymétries et en brisant cette symétrie en fonction des résultats de l’enquête.

Contexte

En 2005, la communauté des géologues commencent à s’opposer à celle des climatologues. Claude Allègre débute une campagne contre « les Cassandre du réchauffement » et le principe de précaution des « sornettes pour gogos ». Courtillot (2007) entre dans la controverse après la publication d’un article dans la revue EPSL (Bard, Delaygue, 2007 ; Courtillot, 2008) et l’organisation de deux séances à l’académie des sciences en mars 2007. Pourtant coté pile, le climat entre Jouzel et Courtillot semblait détendu. En témoigne le séminaire organisé le 25 octobre 2007, dont l’objectif visant un rapprochement entre géologues (IPGP) et climatologues (IPSL). Côté face, en coulisse les échanges de mails révélés par le « climategate » mettent au jour les stratégies des climatologues dont le réseau se tisse au niveau international. La controverse glisse vers la crise institutionnelle quand Edouard Bard adresse une lettre à la présidence du CNRS, aux membres de l’académie des sciences et au ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, pour se défendre des accusations publiques dont il considère être l’objet. En 2009, la controverse s’intensifie avec les publications de Nouveau voyage au centre de la terre, écrit par Courtillot qui donne une série de conférences et, du livre très controversé L’imposture climatique d’Allègre.

Analyse

Généralité linguistique

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La stratégie de positionnement de Courtillot participe à se présenter comme le scientifique. Il se positionne principalement suivant son éthos de chercheur qu’il développe à travers un logos bien construit épistémologiquement (thèse solariste) au service d’un pathos citoyen plus politique (contre le principe de précaution). Van Ypersele, l’expert, se positionne suivant son éthos de scientifique, et développe un logos (la preuve de la responsabilité des activités humaines) visant à légitimer les prises de décisions politiques, sans déployer le pathos alarmiste.
L’emploi des indices énonciatifs (je, me, moi, nous) diffère suivant les intervenants. Courtillot alterne (je) et (nous), quand il s’exprime sur le plan scientifique. Ce (nous) très naturel en science, dont la norme de publication est collective, a pour effet de donner une fausse impression de symétrie avec la communauté des climatologues. Cette impression est d’autant plus marquante que van Ypersele, ne sachant précisément « en tant que » quoi il s’exprime, emploie indifféremment soit la première personne (je) et le mode indirect d’expression se rangeant derrière l’actant (GIEC) : « même si le giec ne peut pas se prononcer », « le rôle du GIEC c’est de fournir », « le GIEC essaie de fournir les meilleures informations possible » (vY : II, 3’16) [2], « le GIEC est très clair sur ces questions » (vY : II, 15’15).
La singularité langagière des acteurs reproduisant les stratégies de positionnement décrites précédemment se retrouve dans leur champ lexical. La « raison », le « raisonnable », scientifique de Courtillot (renforcé par la figure du pléonasme « tout ce qui est raisonnable est raisonnable » (Courtillot, 5mn54), s’opposent à la « clarté », au « très clair », expert de van Ypersele. Cet usage répété systématiquement dans les autres communications de Courtillot, est d’autant plus efficace qu’il renvoie à la justification, et au lustre de la rationalité scientifique, le camp adverse étant considéré irrationnel : « c’est typiquement un problème judéo-chrétien pourquoi un problème judéo-chrétien parce que d’une part nous sommes responsables donc nous devons faire acte de pénitence » (C : 1’08). En se référant aux conditions de mise en scène discursive de l’acte argumentatif les deux acteurs se retrouvent soumis à une triple activité discursive : problématiser, se positionner, et prouver. Les spécificités langagières de Courtillot (la raison) participent à renforcer le processus de rationalisation argumentatif plus que celle de van Ypersele (la clarté).

Plan ontologique : le fragile équilibre du contrat communicationnel

Le plan ontologique, forme de contrat communicationnel, caractérise ce sur quoi les intervenants sont d’accord pour débattre dans les bonnes règles de civilités. Les deux chercheurs explicitent cette adhésion : « je reviens là aux affirmations du vice-président du GIEC là pour qui j’ai tout à fait le plus grand respect » (C : 7’25), ou « mes gestes sont là simplement pour ne pas interrompre vocalement mon collègue et je trouve ça tout à fait normal ce… bien sûr et c’est important » (C : 13’25), « tout à fait moi je suis pour les débats et j’ai aucun problème à débattre de toutes les affirmations de monsieur Courtillot » (vY : 9’30)
Ils partagent un certain nombre d’éléments communs concernant le climat, parmi lesquels la réalité des changements climatiques, la nature anthropique des augmentations de CO2, une définition de la climatologie définie comme la moyenne des températures sur 30 ans.
Courtillot rappelle que le contrat communicationnel n’est pas toujours respecté par tous les acteurs sans les nommer directement : « je pense que tous les gens qui disent que le débat est clos… pour être aimable et peu agressif euh ils se trompent, […] quand on dit qu’on a tout compris et tout résolu et qu’il y a plus de débat c’est qu’il n’y a plus de science et qu’on est passé dans le domaine de la religion » (C : 9’20). Quelques jours auparavant le 3 décembre 2009, sur le plateau de l’émission Ce soir ou jamais, le débat était beaucoup plus vif. Borloo invité de l’émission attaque Courtillot qui répond : « c’est faux et insultant, et c’est ça que je voudrais que l’on évite », « attention à vos paroles Monsieur le Ministre » (C : France 3, 2009), pour rétablir instantanément le contrat communicationnel avec « ces deux collègues scientifiques qui sont ici jamais je ne leur dirais qu’ils sont vexés » (C : France 3, 2009). Plus généralement, et invariablement dans les médias, le discours de Courtillot répond à une triple stratégie discursive, politique (il ne faut pas prendre de décisions sur la base de l’expertise du GIEC), scientifique (rien n’est moins sûr) pour étayer son hypothèse solariste, et finalement en quête de légitimité (nous avons publié dans revues à comité de lecture) et montrer qu’il dialogue avec ses pairs. Aussi est-il disposé à en découdre avec les autres acteurs. Les échanges sont violents, la représentante du WWF lui dit : « c’est du négationnisme ». Cette reductio ad Hitlerum décrite par Léo Strauss [3] n’est pas un épiphénomène et revient souvent comme stratégie de disqualification des climatosceptiques (Kempf, 2010 ; Pachauri, 2004). Cependant Courtillot ménage ses collègues comme Jouzel qu’il appelle « Jean », et ce dernier en retour « Vincent ». Ces signes amicaux appuient sa légitimité scientifique et renforce son éthos.
Une bifurcation au niveau du contrat communicationnel s’opère après le sommet de Copenhague, et marque la rupture au sein de la communauté scientifique. Le 18 janvier 2010, dans l’émission du Grain à moudre, dans les mêmes conditions radiophoniques voici l’échange qui a suivi :

« JPvY : J’ai malheureusement manqué une partie de l’explication de Monsieur Courtillot, parce que la ligne était coupée pendant deux minutes. Je vais tout de même faire le commentaire suivant : je me réjouis que l’équipe de Monsieur Courtillot fasse progresser la science, à propos de l’impact du soleil sur l’atmosphère…

VC : Monsieur van Ypersele, ne soyez pas méprisant. Prenez le même ton que Madame Delmotte.

JPvY : Monsieur Courtillot, vraiment…

VC : Vous avez souvent des phrases que l’on ne peut interpréter que comme étant assez méprisantes.

JPvY : Je me réjouis des progrès scientifiques que votre équipe amène. Je me réjouis sincèrement, il n’y a aucun mépris dans ce que je dis là » (France Culture, Du grain à moudre, 19 janvier 2010).

Courtillot rompt délibérément le contrat communicationnel qu’il faisait tout pour préserver auparavant. Le dérapage verbal de Courtillot met au jour ce que l’épreuve fait subir aux acteurs. Signe de l’intensification de la controverse, en février 2010, lors d’une conférence de Courtillot à l’école polytechnique, Bernard Legras l’attaque très fortement, et réitère le 23 avril 2010 sur Public Sénat « erreurs de débutants », et ajoute un argument d’autorité « moi je suis physicien ». Lors de ce même débat Jouzel et Courtillot se tutoieront, vouvoieront, parleront de l’autre à la troisième personne du singulier. Courtillot dira de Jouzel et Legras : « ces deux là […] je ne peux plus les considérer de la même manière qu’avant ».
En avril 2010 des centaines de chercheurs singèrent une pétition contre Allègre et Courtillot déplaçant les controverses en une crise institutionnelle. Actuellement, en 2015, les controverses sur le plan médiatique sont en phase de veille et van Ypersele ne veut plus dialoguer avec les climatosceptiques dans l’espace public.

Plan axiologique : l’épineuse question de la symétrie

Sur le plan axiologique apparaît l’opposition plus générale entre d’un côté le camp de l’écologie politique en faveur de politiques de réduction des gaz à effet de serre et celui du courant « libéral » ou « capitaliste » qui apparait dès 1992 avec l’appel de Heidelberg et qui s’oppose au principe de précaution et des choix énergétiques qui pourraient flanquer « en l’air l’économie du monde occidental » (C : 9’56 ). La dimension politique des controverses climatiques est omniprésente et il est vain de penser que l’expertise du GIEC soit transparente, objective et dépolitisée.

Plan épistémologique : du dialogue de sourds

Le fond du débat sur lequel s’opposent les deux scientifiques concerne la prépondérance du rôle du soleil. Courtillot considère que les cycles du soleil ont un rôle prépondérant par rapport au CO2, van Ypersele rétorquant que les travaux du GIEC prennent en compte le rôle du soleil qui est considéré comme minime. Courtillot utilise des arguments portant sur la construction du savoir pour justifier ce point en s’appuyant sur ses publications. Il se positionne systématiquement en « démêleur » des plans épistémiques et axiologique en opérant un travail métacognitif : « je voudrais le dire tout de suite ça n’est pas de savoir si c’est bien ou mal que le temps se réchauffe, c’est de savoir si c’est vrai ou faux, et comme je le dis j’aime être un démêleur c’est-à-dire séparer le débat citoyen du débat scientifique » (C : 4’15).
L’évolution des températures sur des échelles de temps et d’espace variables est un autre point de désaccord, d’un côté Courtillot, comme les climatosceptiques, met en avant le plateau des températures observées depuis la fin des années 1998. Van Ypersele rétorque que les températures n’ont jamais été aussi chaudes depuis mille ans. Courtillot répond que précisément il y a un peu plus de mille ans, il faisait aussi chaud lors de l’optimum médiéval.

L’auditeur profane face à l’expression de cette opposition a de quoi rester perplexe et peut être emprunt au doute. Les climatologues accusent les médias d’opérer cette symétrie qui participe à faire le lit du climatoscepticisme. L’articulation de l’analyse sur la plan épistémologique, sociologique, linguistique et de l’enquête permet de faire la part des choses dans cette opposition entre van Ypersele et Courtillot. En effet, l’analyse du « mille-feuille discursif », permet de démêler les dimensions scientifiques et axiologiques. Pour cela il est nécessaire de mobiliser d’une part, un raisonnement de type épistémologique et d’autre part un supplément de réflexivité en opérant une brisure de symétrie.
Concernant Courtillot, ses discours mobilisent la notion de vérité notamment pour délégitimer le GIEC considérant qu’aucune des découvertes passées n’aurait été faites avec un tel organisme. Cette argumentation sur le plan épistémologique ne tient pas la route dans le sens où seule la notion de consensus (qui intègre le dissensus) peut être mobilisée. Effectivement van Ypersele ne peut que répondre : « les scientifiques ils sont jamais sûrs à cent pour cent ». (vY : 1’22). Courtillot a raison de revendiquer son droit à débattre (C : 7’32) en s’appuyant sur la légitimité des articles publiés dans des revues à comités de lecture. L’analyse bibliographique des publications incriminées (Scotto d’Apollonia, 2014) démontre que la symétrie médiatique ne correspond pas à l’état des lieux de la science. Il existe une forte dissymétrie dans la communauté des climatologues qui rejette en bloc les travaux de Courtillot. Ceci ne veut pas dire que la communauté à raison, il s’agit juste de pondérer les forces en présence, le nombre d’acteurs enrôlés dans un camp n’étant pas un critère de jugement. La posture du sociologue des sciences, prudente est jusqu’à présent proche de celle de l’historien des sciences. Les modalités réflexives pragmatiques de l’enquête permettent d’aller un peu plus loin en opérant une brisure de symétrie. Pour cela il faut revenir à la méthode consistant à synthétiser les oppositions relatives aux communications (Scotto d’Apollonia, 2014) et à proposer aux différents acteurs de réagir et débattre des résultats de l’analyse de façon individuelle par des échanges de mails en laissant un droit de réponse et de façon collective dans un espace de discussion régulé par le sociologue lui même. Ainsi, la réflexivité de l’enquête en poussant les chercheurs dans leurs derniers retranchements épistémologiques permet de se forger une opinion éclairée sur la force des arguments et les stratégies sous-jacentes. Autrement dit, il s’agit d’intégrer et d’assumer la subjectivité du sociologue comme un opérateur à part entière de l’enquête. Cette posture permet de se soustraire des logiques de réseau d’alliance qui tendent à légitimer ou délégitimer l’expertise du GIEC. De la sorte, les résultats de l’enquête m’amènent à considérer que si l’hypothèse d’une prépondérance de l’activité solaire sur les évolutions climatiques demeure sur le plan épistémologique valide en raison de l’impossibilité de la soumettre à des critères poppériens de réfutabilité, les résultats publiés par Courtillot ne semblent pas comme la communauté des pairs l’affirme suffisamment solides scientifiquement [4].
Concernant van Ypersele, il doit faire face comme les autres « porteurs d’alerte » climatique à la « dissonance communicationnelle » du GIEC, c’est-à-dire à une ambivalence originelle où le message doit être politiquement pertinent sans être politiquement prescriptif. Effectif, l’emploi du « je » ou du « il » par van Ypersele illustre cette ambigüité. Le modèle communicationnel résolument moderne du GIEC d’une science parlant au pouvoir montre ses limites et a tendance à alimenter les controverses sur le plan politique.

Enfin, sur le plan sociologique, l’analyse du « mille-feuille » discursif permet de démontrer que le « chantage au consensus » est un des points centraux des controverses mettant au jour les difficultés à réguler les pratiques d’expertise. Les controverses, à travers ce moment d’effervescence, traduisent les évolutions des rapports sciences-sociétés et les tensions qui en découlent. Ces résultats mettent au jour la nécessité d’appréhender les controverses autour de l’expertise du GIEC de façon pragmatique en s’appuyant sur les travaux (van der Sluijs, 2012) de la science post-normale dans un contexte de savoirs soumis à de fortes incertitudes, des zones d’ignorance et des controverses alors que des choix politiques doivent être opérés. Cet article démontre qu’il est possible d’adopter une posture pragmatique vis-à-vis de la symétrie. Il s’agit de considérer la symétrie non pas comme un principe rigide mais dans sa pluralité, en opérant des symétries localisées, des micro-symétries tout en objectivant les dissymétries existantes et en les brisant suivant les résultats de l’enquête. Cet article souligne l’impérieuse nécessité, non pas de revendiquer une quelconque objectivité, mais d’intégrer la propre normativité de l’enquêteur comme un élément incontournable de l’analyse mais aussi comme un opérateur heuristiquement fécond.

Bibliographie

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  • COURTILLOT V., GALLET Y., LE MOUEL J.-L., FLUTEAU F. et GENEVEY A., « Are there connections between the Earth’s magnetic field and climate ? », Earth and Planetary Science Letters, vol.253, 2007, pp. 328-339.
  • KEMPF H., « L’heure du choix », in Le Monde, Paris, 2010.
  • MAXIM L. et ARNOLD G., Les chercheurs au cœur de l’expertise, Paris, Hermès, 2012.
  • PACHAURRI R., « FN-chef : Lomborg tænker som Hitler », Viden JP. interview with Pachauri R., in Danish newspaper, 2004.
  • SCOTTO D’APOLLONIA L., Les controverses climatiques : une analyse socioépistémique, Thèse de doctorat, Université Paul-Valéry Montpellier 3, 2014.
  • VAN DER SLUIJS J.-P., « Uncertainty and Dissent in Climate Risk Assessment : A Post-Normal Perspective », in Nature + Culture, 7(2), 2012, pp. 174-195.

[1] Vidéo consultable le 30 octobre 2013 sur le lien suivant : http://www.dailymotion.com/video/xb...

[2] Dans la suite de l’article Courtillot est noté C., l’émission étant en deux parties, elles sont distinguées par les chiffres romains. De la même manière van Ypersele est noté vY.

[3] L’usage de nos jours fait référence au point de Godwin qui s’est inspiré de l’article de Léo Strauss « Measure : A Critical Journal » publié en 1951.

[4] Tel un journaliste, j’ai en ma possession les sources solidement étayées relevant de l’interdiscours (non publiables pour des raisons de déontologie) pour avancer de tels arguments.

 

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