Pour une ontologie du monstrueux : apport à une théorie du monstre.

Par Erwan Moreau, doctorant en sociologie

L’objet de ce présent article est d’entamer l’ébauche d’une démarche ontologique visant à mieux cerner les acceptions du mot monstrueux. Notre souhait sera d’éviter, tant que faire se peut, de reproduire les erreurs de certains essayistes qui, sous couvert de titres universitaires, croient positif de se faire savant d’un jour via la sagacité d’une subjectivité enhardie, notamment en publiant des recensions de « phénomènes monstrueux » comme d’autres publient des manuels d’ornithologie. Encore peut-on prendre certains de ces écrits pour ce qu’ils sont, partisans, à l’instar du manuel de Michel Onfray [1], mais cela devient bien plus regrettable quand des écrits, aux ambitions dépassant celles du simple essai, faisant fi d’un minimum de neutralité axiologique, débusquent leurs monstres à grand renfort d’esthético-critique comme d’autres, à la chasse, tirent à vue. Ce qui constitue un risque majeur dans les études en sciences sociales sur le thème du monstre et du monstrueux, c’est la création pure et simple de son objet d’étude, chose à laquelle nous nous proposerons ici d’apporter un remède en tentant de répondre à cette question : qu’est ce que le monstrueux ?

Quelle ontologie ?

L’ontologie se définit pour nous de la manière la plus simple qui soit comme l’étude de l’étant, de la sorte que « je perçois X comme étant p » où p est une proposition émise suite à l’expérience faite de X, de manière directe ou indirecte, par interaction ou non et à une période donnée. Cette expérience [2] présente donc le véhicule d’accès à la connaissance de l’objet étudié. Dans un tel cadre, la connaissance s’envisage d’un point de vue constructiviste comme « quelque chose que l’organisme construit dans le but de créer un ordre dans le flux de l’expérience […] en établissant des expériences renouvelables, ainsi que des relations relativement fiables entre elles » [3]. De la sorte, seule une épistémologie fondée sur de tels principes, constructivistes et cognitifs, peut s’avérer être le chemin le plus sûr vers une ontologie raisonnable dans sa tentative d’accès à une connaissance objective de l’objet étudié.

Mais à cette démarche compréhensive il manque encore une dimension analytique en plus de celles ontologique et épistémologique, c’est celle concernant le sens donné à l’expérience. Cette dimension sémantique de la démarche analytique est inhérente aux sens des mots servant à traduire et à communiquer l’expérience stimulus. Willard van Omar Quine distingue deux parties dans la connaissance d’un mot, une partie phonétique, comment prononcer le mot, « sujet d’aucune illusion majeure » [4] et une partie sémantique, paradigmatique « d’une complexité et d’une obscurité accrue » [5]. Concernant ce dernier aspect, deux disciplines attirent notre attention concernant l’étude sémantique des mots, la lexicographie et la lexicologie. « De même qu’on distingue l’ethnologie et l’ethnographie, il semble judicieux de ne pas confondre la lexicographie, étude analytique des faits de vocabulaire, discipline linguistique, avec la lexicologie, discipline de caractère synthétique se proposant l’étude des faits de civilisation » [6]. La méthode analytique en lexicographie va abstraire le mot et le dépouiller progressivement de ses aspects contingents afin de le stabiliser et de le fixer sous la forme d’un concept. La lexicologie quant à elle va, en partant de résultats préalablement obtenus dans le domaine de la lexicographie, passer du concept à une Weltanschauung. Cette discipline, apparentée à la sociologie (Greimas [1950], Matoré [1950, 1959, 1967], Arias [1975], Eluerd [2000]), par le biais de son étude du vocabulaire, c’est-à-dire des mots en rapport avec la société dont ils sont l’expression, n’a donc pas pour vocation d’établir des lois mais de rendre compte à sa manière des transformations des sociétés humaines.

Ainsi, notre ontologie tripartite aux dimensions sociales (qu’est ce qu’il y a, qu’en savons-nous, de quoi parlons-nous quand nous en parlons), consciente des résultats de la philosophie analytique et du constructivisme le plus radical concernant l’inexistence d’essences métaphysiques issues d’un fixisme transcendantal [7], tentera de rendre compte d’états de faits, d’occurrences, relatifs à l’expression des représentations collectives au sein de sociétés données.

Qu’est ce que le monstre ? Qu’est ce que la monstruosité ?

Pour commencer, il nous semble avoir saisi de la juste manière les propos unissant Greimas et Matoré quand ceux-ci ont déclaré : « Qu’apporte à la lexicologie française l’étude des mots rares et des néologismes comme dépli, profus, sauveter, accalmisant ou transilluminé ? Exactement rien. Quand renoncera-t-on à l’étude des hapax et des monstres ? Jusqu’à quand des travailleurs estimables useront-ils inutilement leur forces à des travaux ne témoignant d’aucun souci de synthèse, ne procédant à aucun choix, ne cherchant aucune explication ? » [8]. Rappelons-le, notre étude ne porte pas sur les licornes, centaures ou autres créatures polycéphales unijambistes. Notre objet est bien plus clairement défini et circonscrit : le monstrueux.

Dans le cadre de nos travaux de recherches concernant le monstre il apparaît assez rapidement que d’une manière générale, les individus, à différents moments de l’Histoire, ont perçu le monstre comme étant monstrueux et la monstruosité comme étant monstrueuse.

Il est à constater que « le monstre » et « la monstruosité », étant tous deux des substantifs, sont à considérer comme du monstrueux en présence. « Monstrueux », bien que pouvant revêtir la forme d’un adjectif substantif, pourra toujours se voir être remplacé par le substantif monstruosité – monstrueux plus suffixe –ité.

Des tautologies qui viennent d’être énoncées, nous pouvons conclure sans prendre encore une fois trop de risques, que la monstruosité est la caractéristique directe du monstrueux et que le monstre est la figuration du monstrueux. Constat qui nous amène donc à nous poser une nouvelle question.

Qu’est ce que le monstrueux ?

Nous pouvons aujourd’hui affirmer, au vu des données de la lexicographie ainsi que de nos résultats issus de nos précédentes recherches, que la définition la plus succincte du monstrueux depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours se trouve être la locution « contre-nature » [9]. De là, la proposition suivante :

(1) Le monstrueux est contre-nature.

Suivant cette proposition nous allons tenter de montrer, en nous appuyant sur les travaux de l’anthropologue Dan Sperber sur le thème du symbolisme [10], qu’en fonction de la signification donnée au mot « nature », soit associé à la réalité matérielle – constituée par l’ensemble des productions, biologiques ou physiques, considéré indépendamment d’un quelconque traitement axiologique – soit à une réalité sensible – procédant d’une représentation typologique par effet d’analogie – il est possible d’associer le monstrueux à un savoir encyclopédique ou à un savoir symbolique. Aussi si l’on émet les propositions suivantes :

(2) L’espèce des centaures est monstrueuse, (3) L’individu hermaphrodite est monstrueux,

la proposition (2) est vérifiable de manière empirique comme étant vraie dans le cas où le monstrueux fait référence à la nature entendue comme ensemble des productions ayant une existence matérielle. Effectivement, l’espèce des centaures n’existant pas jusqu’à preuve du contraire, on peut affirmer qu’elle entretient un rapport contradictoire avec cette nature. Ainsi (2) tient du savoir encyclopédique, car cette proposition rend compte de l’état de nos connaissances du monde. La proposition (3) apparaît pour sa part comme fausse au vu de notre connaissance empirique sur la nature biologique. L’individu hermaphrodite, même s’il constitue une singularité, est un produit ayant une existence réelle matérielle.

Maintenant, si on reconsidère le monstrueux présent dans (3) non pas comme contraire aux productions biologiques et physiques, mais à une nature ayant pour référence une réalité sensible fondée sur la distinction des sexes et la filiation paternelle, à l’exemple des Romains durant l’Antiquité, la proposition (3) apparaît alors comme vraie. Dans ce dernier cas, nous avons affaire à un savoir symbolique qui, par ses énoncés, se fonde toujours sur un raisonnement causal a posteriori d’une conceptualisation établie comme vraie. Dans un contexte plus proche de nous, songeons à la proposition suivante :

(4) L’organisme génétiquement modifié est monstrueux.

Cette proposition pourra être tenue pour fausse dans le cas où l’on se réfère à la « nature » comme relevant de l’ensemble des productions biologiques et physiques. Bien que ce soit l’être humain qui ait produit ce nouvel organisme en le modifiant dans le cadre des lois de la génétique, le produit ne reste pas moins présent et l’on peut en attester empiriquement. Ce produit, de fait, ne peut contrevenir au fait d’être une production ayant une existence matérielle. Cependant, on peut considérer (4) comme une proposition fausse si l’on se réfère cette fois à la nature entendue comme indépendante de toute production humaine, notamment de type OGM.

Après avoir rapidement traité de quelques monstruosités physiques, passons à présent au cas des monstruosités dites « morales » avec la proposition suivante :

(5) Cette hérésie est monstrueuse.

L’hérésie se définit comme une doctrine contraire à ce qui est couramment admis. Comme le dit Jean Foucart reprenant lui-même les propos de Didier Fassin sur l’intolérable [11] : « Toutes les sociétés humaines produisent du monstrueux parce qu’elles se réfèrent à un univers de valeurs qui sont incorporées dans des sensibilités (un dedans), aux confins duquel elles tracent un horizon qui ne peut être franchi sans renoncer à ce qui les fonde (un dehors) » [12]. Toute chose considérée comme monstrueuse, au sens de contraire à une réalité sensible, apparaîtra comme ce qui enfreint au domaine des mœurs, à la doctrine et au dogme propre à un groupe. L’exemple le plus frappant dans le domaine sont les critiques virulentes par caricatures interposées entre catholiques et protestants comme dans De deux monstres prodigieux de Martin Luther et Philippe Mélanchthon. Sur le même principe, toute dissidence prend le risque d’apparaître comme monstrueuse, ayant abandonné en raison de divergences doctrinales les positions de l’autorité politique à laquelle elle se soumettait jusqu’alors.

Dans le domaine du législatif renvoyant à la Constitution comme structure d’un groupe social, c’est le droit pénal en tant qu’élément social du droit qui détermine et juge les délits nuisibles au sein de la société. Ainsi les lois comme textes étatiques érigées sur les bases de la Constitution vont être, et ceci au travers du principe d’égalité, les outils mis à disposition de l’appareil judiciaire pour établir et rendre jugement d’un crime. Le crime – élément matériel – et le criminel – élément moral – pourront donc être jugés comme intolérables dés lors qu’ils auront franchis le domaine de la loi – élément légal – comme fondement de la vie en société. Ainsi n’est-il pas rare d’entendre lors de certaines plaidoiries des propositions telles que :

(6) Ce crime est monstrueux.

À noter qu’il n’y a entre les propositions (5) et (6) aucune différence, les deux tenant du savoir symbolique, se fondant ici aussi sur un raisonnement causal a posteriori d’une conceptualisation établie comme vrai. Dire :

(7) L’hérésie est monstrueuse, (8) Le crime est monstrueux,

tient du savoir sémantique car ne consiste qu’à énoncer des tautologies qui ne rendent compte de rien sur l’état du monde. À l’inverse, (5) et (6) appellent chacune à définir un dogme et une constitution. Ce savoir syn-bolique, exposé à diverses manœuvres et tractations, n’en demeure pas moins dans le cas de (5) et (6) fondamental par son caractère normatif à légiférer les comportements humains en société.

En guise de conclusion

On peut constater que dans le cas où l’objet étudié est monstrueux au sens de contraire à la nature entendue comme réalité matérielle, celui-ci ne relèvera pas d’elle mais d’une réalité sensible. Il en est ainsi des espèces de sirènes, centaures, sphinx, etc., autant que des jumeaux conjoints céphalopages d’âge adulte possédant un proboscis ou une cyclopie, qui sont une invention de l’esprit, ce type de malformation étant incompatible avec une survie postnatale prolongée. Ainsi il est le propre de l’esprit de pouvoir, à l’intérieur de la réalité matérielle, y créer des exceptions.

Il conviendra donc aux chercheurs en sciences humaines, désireux de rendre compte d’états de faits concernant l’expression des représentations collectives au sein d’une société, de ne pas tomber dans le piège de créer eux-mêmes leur propre conception du monstrueux ainsi que le lot de monstres et monstruosités qui l’accompagnent. Comme le fit remarquer Georges Canguilhem « « Il n’y a pas d’exception dans la nature », dit le tératologiste, à l’âge positif de la tératologie. Mais cette formule positiviste qui définit un monde comme un système de lois ignore que sa signification concrète lui est donnée par la relation à la signification d’une maxime opposée, que la science exclut mais que l’imagination applique. Cette maxime donne naissance à l’anticosmos, au chaos des exceptions sans loi. Cet antimonde, quand il est vu du côté de ceux qui le hantent après l’avoir créé, y croyant tout exceptionnellement possible – oubliant de leur côté que seules les lois permettent les exceptions – cet antimonde, c’est le monde imaginaire, trouble et vertigineux du monstrueux » [13].

Bibliographie

  • AUDEGUY S., Les monstres : Si loin et si proches, Paris, Gallimard, coll. « la Découverte », 2007, 128 p.
  • CANGUILHEM G., La connaissance de la vie, Paris, Vrin, 2006 (1992), 198 p.
  • CUNY LE CALLET B., Rome et ses monstres. Naissance d’un concept philosophique et rhétorique, vol. 1, Jérôme Millon, coll. « Horos », 2005, 324 p.
  • DOUARIN N. (le), Des chimères, des clones et des gènes, Odile Jacob, 2000, 496 p.
  • ERNEST M., Histoire des monstre, Paris, Jerome Million, coll. « Memoires du corps », 2002 (1905), 322 p.
  • MAETERLINCK L., Péchés Primitifs, Paris, Mercure de France, 1912.
  • MATORÉ G., La Méthode en lexicologie. Domaine Français, Paris, Marcel Didier, 1953.
  • QUINE, W., Relativité de l’Ontologie et autres essais, Paris, Aubier, 2008, 187 p.
  • SPERBER D., Le symbolisme en général, Paris, Hermann, coll. « Savoir », 1974, 163 p.
  • ID., « Rudiments d’un programme naturaliste », in Les Sciences Sociales en Mutation, Sciences Humaines, 2007, pp. 257-264.
  • STEWART J., La vie existe-t-elle ? Réconcilier Génétique et Biologie, Paris, Vuibert, 2004, 128 p.
  • WATZLAWICK P., L’invention de la réalité : contribution au constructivisme, Paris, Seuil, 1996, 373 p.
  • WEBER Max, Le savant et le politique, Paris, Plon, coll. « 10/18 », 2002 (1919), 224 p.

[1] Michel Onfray (dir.), Le canari du nazi : essais sur la monstruosité, Paris, Autrement, coll. « Universités populaires & Cie », 2013.

[2] Qui peut s’apparenter aux Chaînes Causales Cognitives développées dans les travaux de Dan Sperber en épidémiologie des représentations. Voir Dan Sperber, La contagion des idées. Théorie naturaliste de la culture, Paris, Odile Jacob, 1996.

[3] Ernst Von Glasersfeld, « Introduction à un constructivisme radical », in Paul Watzlawick (dir.), L’invention de la réalité : contribution au constructivisme, Paris, Seuil,1996, p. 41.

[4] Willard van Omar Quine, « Relativité de l’Ontologie », in Relativité de l’Ontologie et autres essais, Paris, Aubier, 2008, p. 40.

[5] Idem., p. 41.

[6] George Matoré, La Méthode en lexicologie. Domaine Français, Paris, Marcel Didier, 1953, p.88.

[7] « Cependant, aussi longtemps que, dans nos convictions les plus intimes, nous restons des « réalistes métaphysiques », et attendons de la connaissance (autant de la connaissance scientifique que de la connaissance courante) qu’elle produise une image « vraie » du monde « réel » supposé indépendant de tout sujet connaissant, le septique, attirant sans cesse l’attention sur le fait qu’une telle connaissance « vraie » est impossible, apparaît inévitablement comme un pessimiste et un rabat-joie. » Ernst Von Glasersfeld, « Introduction à un constructivisme radical », op. cit., p. 41.

[8] George Matoré, Algirdas Julien Greimas, « La méthode en lexicologie (II) », in Vittorio Klostermann (dir.), Romanische Forschungen, 62. Bd., 2./3. H., 1950, p. 209.

[9] Parmi les auteurs ayant un recourt direct et explicite à cette définition du monstrueux on peut citer entre autres : Aristote, Cicéron, Saint Augustin, Isidore de Séville, Saint Thomas d’Aquin, Montaigne, François Rabelais, Formey pour l’Encyclopédie, etc.

[10] Dan Sperber, Le symbolisme en général, Paris, Hermann, coll. Savoir, 1974.

[11] Didier Fassin, Patrice Bourdelais, Les constructions de l’intolérable : étude d’anthropologie et d’histoire sur les frontière de l’espace moral, Paris, La découvert, 2005, p. 240.

[12] Jean Foucart, « Monstruosité et transversalité. Figures contemporaines du monstrueux », in Pensée plurielle, n° 24, 2010, p. 46.

[13] Georges Canguilhem, La connaissance de la vie, Paris, Vrin, 2006, pp. 235-236.

 

Dernier ajout : mardi 26 mai 2015. — © RUSCA 2007-2010
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